L’École de Printemps

Par Luis Felipe MORGADO

 

L’École de Printemps est un moment important de la scolarité du premier cycle de Sciences Po à Poitiers: elle constitue un forum de rencontre entre les mondes politique, universitaire et étudiant. Les problématiques sociales, culturelles et politiques latino-américaines y sont abordées à travers une série de débats et conférences faisant intervenir à la fois des spécialistes, des professionnels et des étudiants. Cette année, l’école de printemps a eu lieu les 13 et 14 mai 2009 sous l’égide de l’Opalc.

La première journée fut dédiée à la question de la culture, de l’identité en relation avec la politique en Amérique latine. Une approche anthropologique fut favorisée en abordant des thèmes tels que la chanson, la musique et l’art en général. Les activités commencèrent avec une intervention de différents étudiants qui montrèrent en quoi la musique est autant une perspective de l’histoire politique du continent qu’un vecteur de politisation en elle-même. Ainsi furent abordés des thèmes comme le rap féministe à Cuba ou le rock bolivien, des exemples d’un néo-métissage musical parfois angoissant. Ensuite, un exposé sur l’histoire du rock brésilien, le « brock », surprit le public par sa joie qui n’est pas synonyme de légèreté. Enfin, les exemples des « narco-corridas », sub-culture du nord méxicain, de la présence africaine en Colombie et au Pérou, du mouvement zapatiste en musique permirent de développer l’idée de construction d’une identité politique par le biais de la musique.

M. Dabène se montra heureux d’accueillir Madame l’Ambasssadeur de l’État plurinational de Bolivie, Luzmila Carpio. Sa présentation, sobrement surnommée « Culture et Politique », fut colorée non seulement par la double formation de Mme. Carpio, diplomate et artiste, mais également par son vécu et son amour pour sa patrie. Les montagnes et forêts trouvèrent leur place dans son discours; le chant des oiseaux repris en quechua surprit un public ébloui par cette importante figure de la chanson bolivienne.

Mme. Baeza, qui avait dispensé l’enseignement d’ouverture « Musique et Politique » pendant le semestre d’automne et dont les cours furent une importante source d’inspiration pour l’élaboration de cette journée, présenta la nouvelle chanson chilienne et la réinvention de l’héritage. Ensuite, Amanda Hureau révéla comment la sensualité et la vivacité du Merengue furent apprivoisées par le dirigeant de la République Dominicaine, Trujillo, dans son projet de construction d’une identité nationale. La figure des dirigeants autoritaires était aussi présente dans plusieurs romans latino-américains, selon le chercheur et photographe Luiz Pérez-Simon. Très à l’aise, il a captivé l’attention du public lorsqu’il dévoila une histoire de l’Amérique Latine à travers la représentation symbolique de la réalité. L’exibition du film Vinicius, véritable biographie de celui que reste un des pilliers de la musique brésilienne, a completé le succès du premier jour de l’École de Printemps, qui a réussi à présenter un panorama multiculturel de la région tout en problématisant les rapports entre les arts et la politique.

Dans le cadre des cinquante ans de la Révolution cubaine, la deuxième journée fut entièrement dédiée à Cuba. Elle commença avec l’intervention de Jesús Zúñiga, sociologue et journaliste cubain qui présenta le thème du journalisme dissident et l’exil à Cuba. Ce qui cinquante années auparavant avait suscité l’espoir et l’adhésion de la population au sein d’une véritable révolution s’est déformé : pour lui, il s’agit désormais d’une dictature totalitaire qui n’inspire plus la sympathie de la population. Cette vision du régime castriste, sa contestation des entraves posées à la liberté d’information et son désir d’exercer la profession de journaliste, et donc d’être engagé avec la vérité factuelle lui valèrent un ultimatum d’exil. Ainsi se pose-t-il aujourd’hui comme un porte-parole des dissidents du régime qui connaissent l’exil, et plus généralement de tous ceux dans le monde – il a bien évoqué la situation pénible des journalistes en Chine – qui défendent la vérité contre la propagande, la liberté contre la censure, la mémoire contre l’oubli.

Le deuxième intervenant fut Marie-Laure Geoffray, enseignante spécialiste de Cuba qui nous fit un exposé, que quelques-uns ont même qualifié de cours magistral de par son caractère didactique et scientifique, sur les mutations internes de la politique cubaine depuis 1989. Sa présentation fut très structurée et elle eut recours à des chiffres et à d’autres données qui étayèrent ses propos. Si l’analyse insista dans un premier moment sur l’économie à Cuba, Mme. Geoffray continua son exposé avec une approche plus politique, voire culturelle. L’idée centrale fut celle d’une économie schizofrène, qui comprend en elle-même deux dynamiques économiques radicalement différentes que sont l’économie en pesos et l’économie en dollars. Le divorce entre ces deux est à l’origine d’une illégalité globale à Cuba qui réconfigure le contrôle social. Malgré son approche objective des différentes problématiques autour de Cuba, la présentation de Mme. Geoffray ne saurait être dépourvue d’une certaine expérience humaine : elle cita à plusieurs reprises l’expérience de ses amis et collègues, de plasticiens, musiciens et d’autres cubains qui font face tous les jours à cette réalité.

La troisième intervention fut celle de Luis Pérez-Simon, chercheur et photographe, qui présenta la Révolution dans la politique et l’imaginaire collectif à Cuba. Dès le début, M. Pérez-Simon se montra ouvert au dialogue et précisa qu’il n’était pas cubain, mais salvadorien. En apportant un regard humain sur cette île, qu’il fit question de ne pas associer directement comme on le fait beaucoup trop souvent à la seule image de la Havane, il sut transposer les étudiants présents dans la Cuba contemporaine. Ainsi nous présenta-t-il les insolites liens entre la culture pop et l’idéologie révolutionnaire, ou encore la dégradation de la figure de l ‘«apóstol de la independencia» José Martí au profit de Pedro Juan Gutierrez, le nouvel homme socialiste. Les questions des étudiants portèrent tout particulièrement sur une approche de genre qui permit de comprendre les enjeux que connaissent les femmes, les homosexuels et d’autres minorités à Cuba.

Finalement, les trois interventants participèrent à ce qui fut peut-être le point fort de la journée : le moment de débat et de confrontation d’idées dont le fil conducteur fut la question « ¿Ésta Revolución es eterna? ». Hugo Bruel et Marie Sachet, étudiants membres du projet Cuba présentèrent les principaux enjeux de ce débat et donnèrent ensuite la parole tant aux intervenants qu’à différents étudiants. Plusieurs sujets furent évoqués : l’existence ou pas d’une transition politique à Cuba; les projets d’intégration territoriale, notamment celui de l’ALBA; l’importance, enfin, de Fidel Castro en tant qu’un des personnages majeurs de l’histoire du XXe.

Au terme de cette École de Printemps, un buffet à thématique cubaine fut offert à l’ensemble des participants. La clôture de cet événement se fit entre des plats typiques de l’île et des mojitos, dans une ambiance à la fois conviviale et enrichie par les débats et présentations.

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