Entre action humanitaire et impérialisme

Par Bouthaïna Harfi

 

Lorsque Rony Brauman, directeur de 1982 à 1994, de l’association Médecins Sans Frontières annonce qu’il tiendra une conférence dans notre campus poitevin, sa venue ne passe pas inaperçue. C’est donc sans surprise que ce mercredi 7 octobre, en m’installant sur l’une des rares chaises encore disponibles de l’amphithéâtre Bolivar, je constate l’intérêt et l’excitation qu’une telle venue a suscité.  Peut-être même une certaine tension. Pas de doute, cette conférence promet d’être intéressante.

« Droit d’ingérence, action humanitaire »

Car si le personnage est culte, le thème de la conférence nous laisse pour le moins sceptique. Sceptique également je suis lorsque j’aperçois que le conférencier ne s’est pas déplacé seul. Le Comité France-Palestine, présent également, se charge de la promotion de ses ouvrages, et surtout, d’introduire le célèbre médecin. Ainsi, lorsqu’un représentant du Comité pro-palestinien, débute la conférence, le thème de la conférence demeure aux yeux de tous quelque peu ambigu. Il est vrai, la Palestine représente un laboratoire intéressant dans l’observation de l’avancée du droit humanitaire. Mais c’est avec une certaine retenue que Mr Brauman reprendra la parole, tout en prenant soin d’établir une distance entre lui et les propos pour le moins catégoriques tenus par un des membres du comité.

« L’ingérence humanitaire est l’autre nom de l’impérialisme »

La notion de droit d’ingérence fut introduite dans la fin du XXème siècle, au sortir de la Guerre, à des époques où la détresse humaine avait fait naître chez les nations dites « développées » une forme de « devoir moral ». Le leitmotiv ? Celui de s’ériger contre l’impunité de certains gouvernants, et l’indifférence parfois (trop) notable de la communauté internationale. Germa ainsi de cet altruisme un nombre incalculable d’ONG. Certains parleront même avec ironie de culpabilité, voyant dans leur création un relais à la « mission civilisatrice de l’Occident ». Aujourd’hui, leur existence est précieuse.

Cependant, la distinction entre l’action humanitaire, et l’action politique a le mérite d’être faite.  Alors que les considérations de realpolitik, sont souvent celles qui déterminent le contenu du droit international, l’Etat n’est par définition, pas voué à mener quelconque action humanitaire s’il n’a pas d’intérêts à défendre. Ainsi, au cours de l’histoire, de nombreux évènements, tel que le bombardement de la Yougoslavie le 24 mars 1999 – décrété au nom de l’ingérence humanitaire –  laisse planer le doute sur la légitimité du droit d’ingérence. L’urgence qu’exigent la misère et la détresse vécue par les populations civiles viennent alors légitimer certaines actions peu enclines au respect des droits fondamentaux.

Comment défendre, tout en gardant un semblant de crédibilité, l’acte humanitaire si ce dernier n’est pas effectué dans un contexte pacifique ?

La question de la légitimité du droit d’ingérence est donc pertinente. L’opinion de Mr Brauman à ce sujet est d’ailleurs, catégorique.

Cette  « responsabilité de protéger » – expression qui donna d’ailleurs son nom à un document adopté par l’Assemblée nationale des Nations Unies à l’occasion des soixante ans de l’Organisation des Nations Unies – responsabilité fut souvent perçue comme une forme d’impérialisme. Interprétation cohérente ? Au cours des deux derniers siècles, la protection des forts sur les faibles, même si elle rassemblait nombre d’initiatives vertueuses, a donné lieu à des passages noirs de l’histoire.  Si les deux derniers siècles (pardon pour les récurrents rappels historiques) témoignent d’une quête de légitimation de l’interventionnisme, l’impérialisme connut ses heures de gloire. Le processus de colonisation par exemple, et la mission civilisatrice à laquelle il est assimilé, fut accompli au nom d’impératifs moraux. Cependant, « il n’y a pas lieu de juger l’histoire ».  Aujourd’hui, les crises humanitaires, de même que les guerres dites « préventives » peuvent tendanciellement renvoyer à cette mission sacrée, les « Occidentaux » (n’ayons pas peur des mots), étendant sans cesse leurs zones d’influence politique et économique. Se basant sur ces arguments, il est aisé, voire évident d’établir un lien direct entre ingérence et domination des puissants.

« Un interventionnisme drapé dans un manteau de vertu humanitaire »

Le Nord semble d’être dressé un cadre se voulant « civilisateur », venu apporter une – bonne – justification à cette ingérence dite humanitaire. Le fiasco en Irak depuis 2003 témoigne parfaitement des conséquences désastreuses possibles à l’interventionnisme. Un modèle, des valeurs démocratiques ne sauraient être sujettes à l’exportation.

Aider les Etats détruits à se relever, offrir aux peuples démunis, permettre les missions humanitaires, aussi longtemps que possible. Mais laisser ces peuples construire leur propre histoire, établir les propres bases de ce qui, dans cinquante, cent, ou deux cents ans sera un régime durable. Laisser aux peuples opprimés l’opportunité de créer l’unité, leur Nation. On n’instaure pas un gouvernement démocratique, on le crée, on l’adapte à une culture, à une idéologie propre, de manière à créer un régime politique cohérent.

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