« Le vote oblige les uruguayens à affirmer leur citoyenneté »

Par Maurice Neyra

Vanessa est l’unique représentante de la République Orientale de l’Uruguay au le campus de Sciences Po Poitiers. Avec son parcours original qui l’a notamment vu passer par Hong Kong, il est intéressant de savoir ce qu’elle pense de la politique uruguayenne. Vanessa nous livre sans concessions ses impressions au sujet des élections qui ont lieu dans son pays ce Dimanche 25 Octobre 2009 pour désigner le successeur de Tabaré Vázquez.

Maurice Neyra : Vanessa, peux-tu nous retracer brièvement ton parcours atypique et bien chargé pour seulement 19 ans ?

V : Oui bien sûr. Je suis née aux Emirats Arabes Unis en 1990, puis ma famille et moi, sommes partis à Hong-Kong. Le travail de mon père nous a ensuite conduits vers l’Indonésie, puis Singapour. Je suis rentrée au lycée à Shanghai, ville que j’ai adorée. Bien entendu, le fait que nous ayons le statut d’expatrié me permettait surtout de nouer des liens avec d’autres « expats ». Pour finir mon tour en Asie du Sud Est, je suis revenue à Hong-Kong, pour la Terminale. Bien que je considérais ces pays asiatiques comme mes maisons (« homes » au sens anglais du terme), je suis avant tout franco-uruguayenne de nationalité.

MN : Eh bien ! Une partie de l’Asie n’a plus de secret pour toi ! Et alors, Hong-Kong a-t-il été un véritable déclic pour Sciences Po?

V : Pour être honnête pas du tout. La première fois que j’ai entendu parler de Sciences Po, c’était au lycée Franco-allemand de Shanghai, je me rappelle que c’est ma prof d’Economie Sociale qui m’en avait parlé… Cependant j’ai hésité jusqu’au dernier moment entre Sciences Po à Poitiers, et étudier de la chimie en Angleterre. C’est d’ailleurs pour cela que j’ai fait un Bac S. Mais j’étais tellement contente quand j’ai su que j’étais admise par la procédure internationale, que je n’ai plus hésité.

MN : Regrettes-tu ton choix maintenant ?

V : Non, au contraire, je me sens vraiment bien ici. La politique est un sujet qui m’intéresse. Quand je suis arrivée à Poitiers, je n’avais jamais vécu de près des manifestations ou autre débats politiques. De fait, j’ai grandi dans un univers apolitique. En Chine continentale, le parti unique et la censure dominent. Pour te donner un exemple, je n’avais pas accès à Wikipédia. Aussi, sans doute à cause de l’éloignement géographique ou pour ne pas m’influencer, mes parents ne m’ont pas souvent parlé de thèmes politiques. Maintenant, j’ai compris qu’il faut inévitablement passer par là si l’on veut changer les choses – légalement. C’est un moyen nécessaire, tout comme le droit que je découvre peu à peu. Quand j’étais petite, j’associais la politique à l’hypocrisie à cause de la manière « politiquement correcte » de dire les choses. J’ai ensuite compris que dire les choses trop directement ne fait que froisser les gens, créer des tensions… Je voulais justement apprendre la diplomatie à Sciences Po…! Par contre, je n’apprécie pas du tout le clash entre la droite et la gauche française…

MN : Ok, maintenant évoquons directement la politique uruguayenne. Te sens-tu capable de nous présenter les trois grands partis uruguayens ?

V : Oui, les trois grands partis sont « el Partido Colorado », « el Partido Blanco » et « el Frente Amplio ». Les deux premiers sont les partis traditionnels de droite, fondés au moment de l’indépendance de l’Uruguay. Le Colorado est plutôt libéral tandis que le Blanco – qui s’appelle aussi Nacional – est conservateur. Le Frente Amplio représente une importante coalition de gauche.

MN : Et quelles sont tes attentes par rapport à ces élections ?

V : Savoir si l’Uruguay va revirer vers la droite ou continuer dans la gauche. J’avoue craindre que Mujica donne une mauvaise image du pays. Il est volontairement violent dans ses propos, et puis, même si c’est fait exprès, je trouve son mode vestimentaire peu adapté à son statut de candidat à la présidence… A ce propos, j’ai pu assister à un débat parlementaire en août, et à ma grande surprise TOUS les hommes de gauche étaient vêtus sans veste ou cravate, ce qui ne serait guère apprécié au Parlement français … Pour revenir à ta question, j’ai aussi hâte de savoir si les Uruguayens à l’étranger vont pouvoir voter aux prochaines élections.

MN : Qui parmi les trois principaux candidats trouves- tu le plus à même de diriger le pays ?

V : (Hésitations). Bonne question… Malheureusement je n’ai pas vécu leur campagne électorale, donc il va falloir que je me base sur les articles que j’ai lus pour te répondre. Lacalle et Mujica on un passé politique très fort, alors que Bordaberry, non. Ce dernier a justement déclaré qu’au moins, on ne pourra pas lui reprocher des faux pas du passé… Mais je pense qu’en Uruguay, et dans la plupart des pays en Amérique Latine, le peuple fait confiance à quelqu’un qui est constamment présent sur la scène politique. Tous les présidents uruguayens se sont présentés à plusieurs élections présidentielles avant d’être élu.

J’insiste maintenant sur Lacalle, qui eu sa chance, mais qui a des suspicions de corruption qui planent toujours au-dessus de sa tête. Mais, en comparant les différents programmes des candidats, l’un des points forts que j’apprécie chez Lacalle est le développement du tourisme, alors que cela ne semble pas préoccuper Mujica.

MN : Mujica part néanmoins largement favori.  Crois-tu au ballotage ? C’est-à-dire un deuxième tour le Dimanche 29 Novembre.

V : Oui, je pense que c’est fort possible qu’il y ait un ballotage. D’après les sondages, Mujica est le favori, mais Lacalle croit au 2e tour.

MN : Approuves-tu le fait qu’à partir de 18 ans tout les uruguayens résidant en Uruguay doivent voter ?

V : D’abord une petite précision, pour voter il faut faire tout un tas de papiers administratifs, que les jeunes des bidonvilles, par exemple, ne font pas… Après, je ne suis pas pour le fait de forcer quelqu’un à faire de la politique, car elle risque alors d’être mal faite, sans connaissance de cause. Mais, le vote obligatoire force les uruguayens à affirmer leur citoyenneté… Ce qui est important dans un pays peuplé uniquement de 3 millions d’habitants ! Par ailleurs, j’ai lu dans un article que si le vote n’était pas obligatoire environ 60 % des jeunes voteraient quand même. Enfin, il existe toujours le vote blanc, pour ceux qui veulent montrer leur désaccord ou indifférence.

MN : Quel bilan tires-tu des 5 ans de présidence de Tabaré Vasquez ?

V: Il m’est difficile de parler d’un mandat sous lequel je n’ai pas vécu. J’ai lu que la majorité des uruguayens étaient satisfaits du président sortant. Personnellement, l’un des échos que j’ai eu et qui m’a choqué, était l’utilisation de son droit de véto à la légalisation de l’avortement. Je ne comprends pas comment ce pays a récemment réussi à surmonter l’opposition religieuse pour faire passer la loi d’adoption d’enfants par des couples homosexuels, alors que cela fait des années qu’ils ne la surmontent pas pour l’avortement. Je trouve cela paradoxal qu’ils soient en avance sur leur temps pour certaines lois, et arriéré pour d’autres essentielles.
Autrement, une des ses réussites que j’ai pu voir de mes propres yeux été le Plain Ceibal, « One laptop per children », c’est-à-dire que tout les élèves de primaires possède désormais un ordinateur portable avec accès à internet. Mais honnêtement, je trouve que la primaire est un peu trop jeune pour cela, et que ca aurait été plus utile et nécessaire en secondaire…

MN : Les candidats ont-ils fait beaucoup pour inciter les jeunes à voter ?

V : Une fois de plus, difficile de répondre parce que je n’ai pas vécu leur campagne politique… J’ai juste aperçu en en Juillet dernier, sur la Rambla de Montevideo [rue principale qui longe le littoral], des jeunes qui arboraient des T-shirts et banderoles incitants à voter Bordaberry ou Lacalle. Sinon rien de particulier.

MN : Quels sont à ton avis les principaux problèmes à traiter pour le futur président qui on le rappelle ne sera intronisé que le 1er Mars 2010 ?

V : Comme je n’ai jamais habité en Uruguay, j’ai toujours fais plus attention à l’actualité locale, celle qui m’entoure… Cependant je pense que développer le tourisme est réellement important. Il faudrait aussi homogénéiser le territoire, autrement Montevideo, Punta del Este et Colonia sont les seules villes importantes en termes économiques et connues en termes touristiques. Lacalle d’ailleurs proposé le Plan Norte, pour déplacer deux universités vers le Nord, et ainsi développer la région la plus arriérée. Le développement de l’industrie bovine doit continuer, bien évidemment. Le leitmotiv de Lacalle est d’ailleurs « faire avancer le pays de 20 ans en 5 ans », expression maintes fois utilisée en Amérique Latine. A propos des bidonvilles, oui, le gouvernement devrait construire des logements du type HLM, mais pour cela il faut d’abord de l’argent…

MN : Le « Vamos Pepe », « el Baile del QKI » ou « el Reggaeton de Pedro », la campagne présidentielle « décalée » peut elle jouer un rôle prépondérant dans le choix des électeurs ?

VM: (rires). C’est caractéristique de l’Amérique du Sud, c’est marrant. Sur Youtube, par exemple, on peut trouver des vidéos (Dr. Sentido Común) où le parti de Lacalle met des bâtons dans les roues de Mujica… Visiblement, l’humour est important dans ces campagnes, afin de d’intéresser le peuple. Les médias sont bien utilisés pour cela, mais ce n’est pas ce qui devrait influencer les votes.

MN : As-tu remarqué un intérêt international pour les élections en Uruguay ?

V : Alors là non, vraiment pas… Ou en tout cas, je ne l’ai pas remarqué.

MN : Un ex-guerillero président, est-ce que cela peut choquer l’opinion internationale ?

V : Ils doivent avoir en l’habitude avec l’Amérique Latine… La gauche revient en force depuis les dictatures militaires. A mon avis, les européens voient les Tupamaros de manière flou. Certains les voient comme les résistants sous la dictature, mais il ne faut pas oublier qu’ils existaient, et que la majorité de leur action s’est déroulée, AVANT la dictature, et c’est justement pour les contrer, que les militaires ont pris le pouvoir. Mujica en question, a passé toute la dictature enfermé, puisqu’il s’est fait arrêté en 1972… Je ne sais pas ce que pense l’opinion internationale à ce propos, mais j’ai entendu nombre d’uruguayens traité Mujica d’assassin.

MN : Un président de gauche, penses-tu que l’opinion latino-américaine serait négative ?

V : Non, je ne crois pas. La préoccupation des autres pays concernant l’Uruguay doit juste résider dans l’avenir du Mercosur. Il me semble que Mujica ne veut pas réduire le Mercosur à des échanges commerciaux, alors que Lacalle veut qu’il soit purement économiquement, sans teinte politique.

MN : Avec un peu de recul malgré ton jeun âge, espère que la loi de caducité pénale sera annulée ce Dimanche ? Mais avant tout peux-tu nous expliquer cette loi ?

V : Je sais simplement qu’en 1984 a lieu le pacte du club Naval pour le retrait des troupes militaires et les élections semi-ouvertes de Novembre. En 1985, le président Julio Sanguinetti rétablit la démocratie au prix d’une loi d’amnistie… Cette loi de caducité, qui interdit les poursuites en justice des militaires et leaders de la dictature, est confirmée en 1989 par le peuple uruguayen lors d’un référendum d’initiative populaire. Je n’ose pas prendre position sur ce point. D’un côté, il faut condamner les crimes qui ont eu lieu sous n’importe quelle dictature. Mais de l’autre côté, l’Uruguay est un petit pays qui a longtemps était régi par le « Nunca mas hermano contra hermano ».

MN : Ta famille a-t-elle parfois évoqué avec toi le sujet de la dictature ?

V : Pour l’instant, je n’en ai que parlé avec ma mère. En 1973, elle était avec sa famille au Chili, en train de vivre le coup d’état de Pinochet alors qu’il y avait aussi le coup d’état en Uruguay. Elle est rentrée à Montevideo pour ses études universitaires en 1976, puis elle est rentrée deux ans après au Ministère des Affaires Etrangères par concours. Elle n’a pas eu de problème avec les militaires. Par contre, il y a une partie de la famille, mes cousins de 2e degré, qui étaient alors gauchistes et occupaient la Fac d’Architecture.

MN : Pour sortir du contexte politique, que préfères-tu en Uruguay ?

V : Faire du cheval dans le campo !!! Las Ferias du Dimanche à Tristan Narvaja (où sont vendus les livres de Benedetti, des vêtements des années 40, et des bijoux en cristaux…).

MN : Tu es plutôt estancias ou ville ?

V : En Uruguay… campo. C’est ce qui me change le plus ! Et puis, j’ai vraiment été déçue par Montevideo en Juillet. Je trouve que la capitale est en décadence : les routes défoncées, les tags d’insultes partout…

MN : Pour finir Vanessa, en bonne uruguayenne qui aime le sport, Nacional ou Peñarol ?

V : Nacional, tradición familial.

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