L’Algérie, nouveau danger pour les journalistes français

Article écrit par Maurice Neyra

« L’Algérie c’est la France » affirma le 12 Novembre 1954, à la tribune de l’Assemblée Nationale, François Mitterrand alors ministre de l’intérieur. La Guerre d’Algérie venait officiellement à peine de débuter  et les déclarations du  jeune ministre se révèlent on ne peut plus clair. L’Algérie appartenant à la France, depuis 1830 précisément, l’objectif du gouvernement français n’est point de laisser cette colonie proclamer son indépendance, ce malgré de nombreuses révoltes. Pourtant, huit ans plus tard, les accords d’Evian sont signés et l’Algérie obtient sa tant désirée indépendance. La citation Mitterrandiste semble ainsi destinée à se morfondre dans les oubliettes des archives historiques; sauf que depuis un certains temps les journalistes  de l’hexagone la réadaptent. A leur manière, indirectement bien sur.

« One, two, three Viva l’Algérie »

La sélection algérienne de football, surnommée « les Fennecs » a brillamment sorti les crocs le 18 Novembre 2009 pour éliminer l’Egypte 1-0 et se qualifier pour  sa troisième Coupe du Monde. Après avoir été sortie au premier tour en 1982 puis en 1986, le peuple algérien espère beaucoup de cette nouvelle expérience qui aura lieue en Afrique du Sud. En cet après midi ensoleillé, à Khartoum, le match est âprement disputé entre deux équipes qui ne jouent pas qu’un simple  match de football. En effet quelques jours plus tôt, il suffit aux Algériens de ne pas perdre pour se qualifier directement,  lors du dernier match de la poule qualificative face à … l’Egypte. Seul problème et il est de taille, le match se déroule au Caire. Le climat de la capitale égyptienne va d’ailleurs  rapidement devenir hostile pour la délégation verte et blanche. À peine arrivé, le car de l’équipe est violemment pris à parti par des pseudo-supporters égyptiens malgré un imposant service de sécurité mis à disposition par la Fédération de Football  Egyptienne.  Les projectiles atteignent plusieurs joueurs, les vitres sont pour la plupart brisées et les dirigeants paniqués tentent de joindre les rares médias algériens qui ont été autorisés à faire le déplacement, sans succès. Arrivés à l’hôtel Marriott  du Caire, la délégation algérienne crie sa colère devant les caméras de télévision égyptiennes et françaises. Les vigiles de l’hôtel tentent tant bien que mal de ramener le calme, mais les joueurs à l’instar de Rafik Saifi, Hassan Yebda ou Karim Ziani sont déchainés et clament des sanctions contre « ces barbares ».  C’est à cet instant que le désormais célèbre « One, two, three Viva l’Algérie »prend toute son ampleur médiatique. L’union fait la force, certes, néanmoins les journalistes français ne se privent pas d’exagérer de manière assez inconsidérée. « Bravo les Egyptiens ! », sur le www.post.fr, « Le football en deuil » (alors qu’il n’y a pas eu de mort) sur le blog d’Eugene Saccomano, grand journaliste sur la radio RTL ou encore « A bas l’Egypte » poste Marouan24 sur le site www.lemonde.fr, les modérateurs ne remplissant pas là leur fonction attitrée de supprimer les commentaires incitant à la haine raciale. Ce petit florilège journalistique est conforté par l’importance en termes de temps accordé aux évènements dans le journal de TF1, plus de cinq minutes. Scénario bien différent lorsque deux mois plus tard, à quelques heures du début de la Coupe d’Afrique des Nations en Angola, le bus du Togo est mitraillé par des rebelles positionnés dans l’enclave de Cabinda. Ces derniers réclament leur indépendance de l’ancienne colonie portugaise depuis plus de vingt ans, cependant ils ne se distinguent pas par des actions violentes récurrentes. Pourtant, cette attaque fait deux morts : le conducteur du bus et l’entraineur adjoint de la sélection togolaise.  L’information est évidemment reprise par les médias français mais dans une  moindre mesure que les incidents cairotes. Pourquoi évoquer de manière plus complète les évènements algériens ? Sans doute parce que les journalistes français sont plus pro-algériens que pro-togolais. N’oublions pas, de plus, que plusieurs membres du FLEC (front de libération de l’Enclave de Cabinda) seraient réfugiés en France. Les journalistes, victimes de pressions politiques ? En effet, le problème Cabindais n’est pas à l’ordre du jour d’après le gouvernement français, tandis qu’il  semble en apparence  « politiquement correct » d’insister sur les déboires algériens eut égard de leur considérable présence sur le sol hexagonal, surtout à Paris et à Marseille. L’Algérie représente par ailleurs la plus grande communauté existante en France.

Barbès vibre au rythme de l’équipe algérienne

Les journalistes français vont jusqu’à encourager les joueurs de façon indirecte affirmant pour certains que « l’Algérie a déjà un pas en Afrique du Sud », pour d’autres qu’un « exploit égyptien ne semble pas réalisable ». Mal leur en a pris, l’Egypte réalise devant son public un match plein, s’impose 2-0 et entraine l’Algérie dans un match décisif à double tranchant. Les Algériens sont ce soir là bien trop attentiste, surement pas encore remis psychologiquement de leurs péripéties antérieures et peut être stressés à l’idée de quitter les vestiaires dans le costume de qualifié. Pendant ce temps, à Barbès, quartier populaire parisien, les supporter des Fennecs n’en reviennent pas. Malik, trente -deux ans, tient un restaurant -kebab réputé dans la « zone », pour lui cette défaite est  uniquement du  aux « sales supporters égyptiens qui ont agi comme des racistes ». Derrière lui, quelques jeunes, grosse doudoune au corps pour se protéger du froid, acquiescent. Cela ne fait pas l’ombre d’un doute, les joueurs Algériens ont été démobilisés par les incidents, néanmoins cela explique-t-il la piètre qualité de l’attaque qui s’est pourtant procurée plusieurs occasions ? Le journaliste est de TF1 et il ne cherche pas véritablement à comprendre ce qui s’est passé tentant plutôt de faire dans le trash « à la Morandini », le symbole de la télé poubelle des années 2000. À la question : « Qu’attendez-vous du match de mercredi à Khartoum ? », qu’il pose à un algérien visiblement assez excité, celui-ci répond par « la qualification, c’est tout ce que je veux, la qualification ». Visiblement déçu, le journaliste insiste : « N’attendez vous pas une revanche ? demande-t-il, avant d’ajouter, non pas en terme de violences mais au niveau sportif ». Le fanatique préfère ne pas en rajouter et mobilise ces connaissances géographiques pour décrire la situation : « Au Soudan, ya ni une grosse communauté algérienne, ni une grosse communauté égyptienne. C’est un terrain vraiment neutre. Mais on ramènera plus de supporters du bled (l’Algérie), donc on aura plus de supporters qu’eux dans le stade. Il vaut mieux pas qu’ils nous attaquent en tout cas ». Son interlocuteur s’en contentera. Quelques jours plus tard, le Mardi 17 Novembre, le quotidien Le Parisien révèle que le chef de l’Etat algérien en personne, Abdel Aziz Bouteflika, a demandé à la compagnie nationale Air Algérie de brader les prix pour les vols en direction de Khartoum. Les réactions à cette information se multiplient, un homme allant même jusqu’à ouvrir un nouveau débat plutôt tendancieux : « Nicolas Sarkozy aurait-il fait de même pour l’équipe de France ? ».  Le jour du match, l’Equipe TV, filiale TV du quotidien l’Equipe, passe en continu des informations concernant les conditions physiques des protégés de Rabaah Saadane, le sélectionneur national. Sont aussi diffusés des images des supporters algériens déjà présents sur place, des militaires soudanais et, un peu avant le match, des brasseries de Barbès qui commencent à se remplir. Les supporters égyptiens sont boudés, seul Amr Zaki le maître à jouer des Pharaons accapare l’attention des journalistes de la chaîne. L’Egypte s’incline finalement 0-1 et la détresse de ses joueurs contraste logiquement avec la joie des Algériens. Barbès est en folie, ce quartier au demeurant si rempli s’était vidé durant le match, avant de voir une marrée humaine déferler sur les trottoirs au coup de sifflet final. « On est qualifié ! », « L’Algérie est magique ! » et bien sur « One, two, three Viva l’Algérie » sont les phrases que l’on entend le plus se répéter à l’unisson. Très vite, le concert de cris devient un concert de klaxons pendant que le métro Barbès Rochechouart est envahi, tous les supporters ont un seul objectif, celui de rejoindre les Champs Elysées. Les Champs où naguère des milliers de français descendirent pour fêter la victoire lors de la Coupe du Monde 1998, ou celle lors de l’Euro 2000. Sans oublier la défaite brutale contre l’Italie en 2006. C’est sans nul doute le lieu qui symbolise le mieux les troisièmes mi-temps  des grandes victoires et défaites footballistiques de la France. Les algériens vont alors monopoliser, sans mauvaises intentions évidement, un des symboles de la « France qui gagne unie».

Les policiers aussi se régalent

L’Algérie est donc qualifiée depuis une heure et les Champs Elysées sont  déjà noirs de monde. Il est  20h25, plus que cinq billets direction l’Afrique du Sud demeurent  disponibles et la France n’est pour l’instant pas qualifiée. Elle défie l’Irlande au Stade de France dans une vingtaine de minutes alors qu’elle s’est imposée à l’aller 1 à 0. Malheureusement tous les français fans de foot ne pourront pas être devant leurs écrans, notamment les gendarmes, policiers et surtout CRS. Beaucoup sont justement mobilisés, non pas, à la surprise générale, au Stade de France, mais sur « la plus belle avenue du monde ». Il faut arriver à canaliser la joie des supporters algériens, heureux de disputer leur troisième mondial, tout en évitant des possibles débordements.  « Ça c’est pour les consignes officielles» précisera le lendemain un journaliste du quotidien Libération. Officieusement, les représentants de l’autorité n’y vont pas avec le dos de la cuillère. Un petit fumigène allumé par ci, un petit passage à tabac par là. Les fêtards algériens, pour la plupart des jeunes âgés entre 15 et 35 ans, en prennent pour leur grade. Un regard déplacé d’un algérien, équivaut à 10 couts de matraque de la part d’un policier, selon des témoins avisés des différentes scènes de violence. La France va se qualifier dans la douleur vers 23h30, heure à laquelle la plupart des algériens commencent à quitter les Champs. Une polémique qui va prendre l’allure d’une affaire d’état prend ses racines aux alentours de cette heure là. Une grande partie des journalistes, rassasiés d’image et de sons qui parlent pour eux, ont pris la direction des abords de Saint Denis où se sont  massés les supporters tricolores. Quelques journalistes de Libération, de l’Equipe ou d’Europe 1 décident de rester encore un peu sur les Champs. Aucun pourtant ne va assister à « La scène  choc », de ce mercredi soir. Un jeune marocain est venu avec un ami observer la fin des festivités algériennes, voisins maghrébins dira-t-on. Il passe près de deux policiers qui tabassent un jeune algérien, il s’arrête et se fait repérer par un des fonctionnaires. Ce dernier l’interpelle verbalement puis lui demande, de manière désagréable par définition de « dégager ». Rien n’y fait, le marocain est si choqué par la brutalité des policiers qu’il ne peut esquisser un mouvement. Le policier se rapproche, et lui crie de partir rapidement avant qu’il s’énerve, ce à quoi le jeune répond qu’il  considère « anormal de brutaliser un autre jeune de cette manière ». La réaction policière est critiquable à tout point du vue, tout d’abord il asperge les yeux du garçon,  à l’aide de gaz lacrymogène. A ses cotés, son ami reste pantois. Ensuite le policier lance une double vanne de mauvais goût : « Tu vas voir si je vais me gêner ! Ce soir c’est la fête pour vous, bah pour nous aussi », le « nous » ne représentant pas bien sur les français mais la Police Nationale. Il fait aussi preuve d’une réflexion de très bas niveau, mettant dans le même sac tout les maghrébins, qu’ils soient algériens ou marocains et surement aurait –il fait de même avec un tunisien. Finalement il utilise une deuxième fois la « lacrymo » avant de retourner aider son collègue pour d’autres tabassages. Gros souci néanmoins, ce jeune n’est pas, à en croire Libération, « n’importe qui », en effet il s’agit d’un étudiant de Sciences Po Paris. Le lendemain l’affaire éclate au grand jour par l’intermédiaire du blog du directeur de Sciences Po  Richard Descoings, rapidement les journalistes de toute la France (surtout ceux qui tendent  vers l’opposition) vont stigmatiser la Police et poser en martyr ce jeune maghrébin. Même son de cloche chez le Parti Socialiste, c’est dire l’ampleur de l’affaire…Toutefois, des jeunes blancs aussi sont passés à tabac lors de garde à vue et on n’en fait jamais une affaire d’Etat. Est-ce parce qu’il s’agit d’un étudiant de Sciences Po ? Ou parce qu’il s’agit d’un maghrébin ? Seuls les journalistes qui ont fait enfler la polémique le savent. En tout cas surfant sur la vague algérienne, ils en profitent pour montrer les problèmes supposés entre maghrébins et policiers en France, ce qui rajoute une pointe de dramatisme à la qualification algérienne. L’Algérie un peuple « martyrisé depuis toujours » iront jusqu’à dire les plus audacieux.

« Éléphantesque Algérie »

Depuis cette qualification pour le mondial en Novembre, plus rien ou presque dans les médias français sur l’équipe de football algérienne jusqu’à ce  Lundi 25 Janvier 2010. En une de l’Equipe on lit « L’Algérie héroïque ». Quoi, l’Algérie vient-elle  de remporter la Coupe d’Afrique des Nations détrônant ainsi l’Egypte, double tenante du titre ? Que nenni, elle vient de réaliser un très beau renversement de situation en quart de finale pour éliminer la Cote d’Ivoire de Didier Drogba qui a mené deux fois au score, mais rien venu d’une autre planète. Pourquoi mettre cette information en première page avec une photo au format critiquable alors que Lyon vient d’être sorti par Monaco en Coupe de la Ligue ? Juan Martin del Potro, pour sa première victoire en Grand Chelem face à Roger Federer à l’US Open, excusez du peu, n’avait pas eu droit à pareil honneur en Septembre dernier. Le journaliste ayant rédigé l’article sur le sujet, en page 7 de ce « mémorable numéro 20288 » n’a pas lésiné sur les adjectifs qualificatifs au point d’en rendre l’article presque incongru. « Éléphantesque Algérie », « formidable Algérie », « sublime histoire de Khartoum », « irréelle soirée » et « énorme réaction d’orgueil et de fierté », Hervé Penot habituel chronique de l’émission On Refait le Match sur RTL n’aura pas pondu là sa plus belle œuvre. Le lendemain, un tout petit article du même homme pour souligner l’élimination camerounaise par l’Egypte. Mais un grand papier pour rappeler que l’Egypte affrontera donc l’Algérie en demi finale et tous les problèmes des derniers matchs  entre les deux équipes sont remis sur la table.  Tout les médias français en parlent, c’est le match qui peut « permettre à l’Algérie de rentrer dans l’histoire ». Les algériens « peuvent définitivement rayer l’Egypte du paysage footballistique ».  Il n’en sera rien, l’Egypte prend ce jeudi 28 Janvier une éclatante revanche 4-0 malgré il est vrai de nombreuses errements de la part du controversé arbitre béninois Coffi Codja. Les Pharaons font mentir les sondages, comme celui du site internet du Monde où 69% des sondés voyaient l’Algérie remporter la CAN et remportent pour la troisième fois consécutive la compétition  le dimanche face au Ghana.

Ce que retiendront surement la plupart des journalistes français est que malgré cet exploit, l’Egypte n’ira pas à la Coupe du  Monde, l’Algérie, elle, au contraire fera  bien le voyage en compagnie des journalistes algériens…et français.  La question qui demeure en suspens est qui ira le plus loin dans la compétition, la France ou l’Algérie ? De toute façon qu’importe, Mitterrand nous excusera pour reprendre sa citation, « l’Algérie c’est la France », alors si l’une des deux équipes disparait, il restera toujours l’autre.

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