Afghanistan : veuillez emprunter la sortie de secours

Article écrit par Raphaëlle Sardier.

L’idée d’une négociation avec les talibans fait petit à petit son trou : elle était un des sujets de discussion de la Conférence internationale sur l’Afghanistan, le 28 janvier dernier. L’idée n’est pas nouvelle. Elle avait déjà été proposée en 2006 : une tentative d’entrer en contact avec les talibans avait été effectuée par Michael Semple et Mervyn Patterson, respectivement fonctionnaires de l’Union Européenne et des Nations Unies. Toutefois, la démarche avait échoué : suite à des pressions nord-américaines, le gouvernement afghan les avait tous deux expulsés, pour avoir communiqué sans autorisation avec un groupe terroriste. Mais elle semble aujourd’hui la seule sortie possible au conflit.

Si cette idée semble peu à peu renaître de ses cendres, c’est tout d’abord car la stratégie militaire des États-Unis n’a l’air que peu adaptée à la situation. Malgré l’envoi de nouvelles troupes, les attaques se multiplient, en force et en fréquence : les talibans montrent qu’ils sont mieux organisés qu’en 2001 et tout à fait prêts à riposter. Déjà, en 2008, l’International Council on Security and Development estimait que les talibans contrôlaient 72% du territoire, sans compter leur présence au Pakistan. Ils sont maintenant présents sur la quasi-totalité du territoire afghan. Par ailleurs, depuis ce qu’on qualifie de « retour des talibans » en 2006, l’insécurité règne en Afghanistan, l’intimidation se poursuit ; le pavot fleurit ci et l๠; la loi n’est plus.

L’échec de la stratégie purement militaire de l’OTAN réside surtout dans le fait que les stratèges ont omis de prendre en compte la structure des talibans, et notamment leurs liens forts avec les tribus pachtounes. Bien que les États-Unis aient fortement investi en Afghanistan, la corruption généralisée a empêchée les populations d’en profiter. Par ailleurs, le recrutement et déploiement de soldats non-pachtounes a fortement mécontenté les populations pachtounes. Celles-ci ont donc accordé leur soutien aux talibans, elles qui, sans les soutenir, n’avaient jamais été radicalement contre eux. Ces données doivent être prises en compte pour résoudre le conflit ; accepter de dialoguer avec « l’ennemi » ne signifie pas forcément être d’accord avec lui mais être pragmatique : il s’agit de changer de stratégie, de remplacer la violence physique par la parole. Ce n’est pas une position idéaliste, il s’agit au contraire de résoudre un conflit qui commence à s’éterniser.

Il resterait a priori une difficulté : les talibans sont-ils disposés à entamer le dialogue ? Désormais en position de force, ils pourraient choisir de continuer l’affrontement militaire. Toutefois, deux arguments peuvent être avancés, allumant ainsi une petite lueur d’espoir. Tout d’abord, la composition de la guérilla : nombreux sont ceux qui ont rejoint les talibans non pas par sympathie idéologique mais parce qu’ils avaient été déçus de la politique menée par les États-Unis. Le dialogue serait dès lors plus simple avec eux, dont les préoccupations sont plus socioéconomiques que strictement « philosophiques ». Par ailleurs, en ce qui concerne les 20% restant, la situation ne semble pas perdue non plus : bien qu’incitant à continuer le combat, le mollah Omar, chef suprême des talibans, a déclaré en novembre 2009 que « l’émirat islamique d’Afghanistan est prêt à participer avec tous les pays où des mesures constructives visant au développement économique et à un avenir fondé sur le respect mutuel ».

A l’inverse de l’Iran, où manifestement le dialogue reste au point mort, la mise en place d’une communication entre l’OTAN et les talibans ne peut pas être pire que la simple stratégie militaire – bien que les modalités restent encore à définir. Il faut bien évidemment la compléter : renforcement des institutions afghanes, coopération dans la région, etc. Mais la solution politique semble la seule sortie (de secours), et les États-Unis y semblent pour la première fois favorables. Il était temps.

¹L’Afghanistan produit plus de 90% de l’opium mondial.

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