Des talons hauts

Des talons hauts, un tailleur blanc immaculé, une taille fine, des cheveux longs, bruns, impeccables. Cette voix, un peu grave, ces quelques traits qui la trahissent, qui font, trop souvent peut-être, se retourner le passant. Ce visage enfin, portant les marques de ces longues années de lutte, conséquences du choix d’une vie, d’un rôle difficile à assumer dans une société encore agressive à la question  transsexuelle.

Femme dans un corps d’homme, Monica León, autrefois – dans une autre vie –  Benito Martin León, est née en 1975, à Salta dans une petite ville du Nord-Ouest de l’Argentine. Alors qu’elle a quatre ans, elle est abusée sexuellement par le voisin de son père. Elle le sera de nouveau à 10 et 12 ans. Déjà, arrive l’adolescence, accompagnée de sa familière vague de mal-être, et le courage d’avouer à Papa et Maman que non, elle ne se sent pas homme, qu’elle est, viscéralement, femme. La réaction ne se fait pas attendre, face à des parents prêts à accepter un Benito homosexuel, mais pas travesti, c’est la fin de la vie de famille pour Monica, exclue comme elle le dit, « du noyau familial ». A 15 ans, la voilà dans les rues, prostituée. Dans les rues de sa ville d’abord, puis dans les quartiers de Buenos-Aires, où elle vit pleinement son identité féminine. Son métier aussi, qu’elle assume et, pour ne pas changer, revendique. Une identité tout de même pas toujours facile à vivre. A plusieurs reprises, elle est arrêtée par les autorités, et violée, comme si elle avait été mise au monde pour la révolte. Puis elle apprend, par des infirmières peu respectueuses de ce principe dérisoire qu’est le secret médical, et en compagnie du reste de la salle d’attente, qu’elle est séropositive. Elle a 19 ans.

Tout cela, elle nous le confiera en Bolivar.

Une vie qui fait d’elle une femme aux multiples identités, semblant concentrer en elle celles qui, au sein de cette société, sont difficilement intégrées. Une femme transsexuelle, prostituée et séropositive, se revendiquant comme « un individu de sexe masculin et d’identité féminine », répondant ainsi à tous ceux s’étant posée l’inévitable (et indiscrète) interrogation « Mais est-ce qu’elle à un… ? ». Oui. Et alors ?

Transgenre ? Transsexuelle ? Militante avant et contre tout. Pour la reconnaissance du transsexuel(lle) en tant que citoyen(ne) normal(e), pour la reconnaissance du droit au travail sexuel aussi. Membre de la Asociación de Travestis y Transexuales de Argentina (ATTA) en 1993, puis de la Organización de Travestis de la República Argentina (OTRA) en 1994. Une vie pas comme les autres, une lutte pas comme les autres, contée dans son film-documentaire, Hotel Gondoline, réalisé en 2005. La première partie de la conférence fut occupée par la projection de son film-documentaire réalisé en 2005, ébauchant douloureusement la vie d’un groupe de prostituées trans dans ce petit hôtel abandonné.

Une conférence qui aura plus des airs de témoignages, de confessions, de découvertes d’une cause encore méconnue, ignorée aussi, par notre société. La visualisation du documentaire ne se fait pas sans stupeur, et une certaine désolation, une gêne peut-être, s’installe dans la salle. Parce que les images sont dures, et que notre ignorance, devrais-je dire indifférence, ne nous a pas habitué à côtoyer cela. Parce que le documentaire montre ces femmes, rejetées par une société qui ne les accepte pas. Une petite heure au cours de laquelle aucun détail de leur dure vie ne nous sera épargné, la drogue, le travail nocturne, les problèmes d’hygiène, la tuberculose, et la mort qu’elle causera à près d’une dizaine d’entre elles, la lutte, toujours plus forte, pour une reconnaissance sociale, politique, et juridique.  Lorsque le film s’achève, l’émotion est palpable, et c’est une Monica au bord des larmes qui prend le micro, prête à répondre aux soixante-dix personnes – ébahies, avouons-le – installées en face d’elle. Elle expliquera la discrimination, la stigmatisation, l’énergie qu’elle a investie dans la lutte pour la conscientisation,  « pour l’éducation », dira-t-elle de l’Etat argentin, nous contera ses projets, sa prostitution, partie intégrante de sa vie, bien qu’elle ait d’autres objectifs. Suivre les cours de droits sur les bancs de la Sorbonne par exemple, à laquelle elle postulera l’année prochaine.  Cette passion aussi, pour cette matière, principal outil de lutte. Le long refoulement de son identité, jusqu’à son acceptation, et sa revendication. Sa nouvelle vie à Neuilly, et au bois de Boulogne, où elle passe de nombreuses nuits. Sa haine, aussi, pour toutes les formes de dénigrement de son identité –on percevra la tension qui l’anime quand elle évoque l’Eglise, et surtout celle qu’elle nomme « la communauté musulmane ».

Et l’Argentine ? Malgré son exil, elle ne l’oublie pas. Elle s’y voit dans quelques années, lorsqu’elle aura acquis une connaissance suffisante du droit, plus dans le rôle de simple militante, en tant que représentante politique peut-être. Quoi de plus fabuleux pour celle qui, il y a encore quelques années, n’avait pas le droit de circuler dans certaines rues de Buenos-Aires?

Bouthaïna Harfi pour le projet collectif Esprits Libresmural 4

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