Le Golem, ou pourquoi il est impossible d’écrire un livre

« Nous pouvons mentionner ou évoquer, mais jamais exprimer » (José Luis Borges)

Première affirmation déstabilisante : il est impossible d’écrire un livre. Pourquoi donc ? A cause du langage. Pour Alberto Manguel, il ne s’agit pas de nier l’existence de la littérature, mais d’expliquer les difficultés et les déceptions qui en découlent. L’écrivain se heurte tout d’abord à son imagination, qui se révèle être plus ou moins fertile selon les heures. Mais il doit aussi faire face à la difficulté de la concrétiser par des mots. A l’image des récits bibliques, l’écrivain est tiraillé entre deux forces : il a le pouvoir de créer une réalité parallèle grâce au langage, mais le résultat ne sera jamais à la hauteur de ses espérances. Autrement dit, écrire frustre.

De là naît tout le questionnement sur le langage et sur son rapport à la réalité. Peut-on changer le monde grâce aux mots ? Est-il possible de créer du réel à partir du langage, comme pourrait nous le faire penser l’histoire du Golem ? Cette légende du XVIIIe siècle, c’est celle d’un rabbin qui, dans un ghetto de Prague, décide de protéger les juifs des pogroms. Pour cela, il modèle une créature en argile et la rend vivante en lui inscrivant le mot « Vérité » sur le front : le Golem est né. Mais un jour celui-ci devient fou, et le rabbin prend la décision de le détruire ; une fois de plus, il se sert du langage. En enlevant la première lettre du mot « Vérité », ce mot deviendra, en hébreu, le mot « Mort ». Brève illustration symbolique du pouvoir des mots.

Mais si le langage est puissant, il résiste aux simples mortels, il leur échappe. Borges lui-même était convaincu qu’il ne pourrait qu’être un « faiseur plus ou moins médiocre de phrases ». Qui n’a jamais été frustré de ne pas pouvoir exprimer une idée conformément à son souhait ? Pour contrer ce problème, certains ont décidé d’inventer des mots. D’autres ont préféré écrire des poèmes faits d’onomatopées. Ce n’est pas forcément très convaincant, mais comme dirait Roosevelt, « c’est dur d’échouer, mais c’est pire de n’avoir jamais essayé de réussir ».

Si c’est une idée ancienne et simple qui nous a été exposée mercredi dernier, elle n’en reste pas moins marquante ; elle a toutefois été exposée un peu longuement. Une citation de Borges (oui, encore) s’adapterait très bien à la conférence, si celle-ci avait été un livre de cinq cent pages : « Délire laborieux et appauvrissant que de composer de vastes livres, de développer en cinq cent pages une idée que l’on peut très bien exposer oralement en quelques minutes¹. »

¹ Extrait du prologue de Fictions

Article écrit par Raphaëlle Sardier

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