Le dernier combat de Laurent Fignon

Article écrit par Maurice Neyra

Laurent Fignon s’est éteint le 31 août 2010 à Paris. Un peu moins de trois semaines plus tôt, il soufflait les bougies de son cinquantième anniversaire. Aujourd’hui, les amoureux du cyclisme n’ont toujours pas fait leur deuil. L’immense champion a pourtant lutté jusqu’au bout mais n’est pas parvenu à vaincre la maladie. Le cancer l’a terrassé sans une once de pitié. Retour sur la carrière d’un combattant  hors pair qui aura marqué à jamais l’histoire de son sport.

         Dès son plus jeune âge, Fignon impressionne. Il remporte en tout et pour tout cinquante-six victoires chez les  amateurs avant de faire ses premières gammes chez les professionnels. C’est en 1982 que l’équipe Renault l’intègre au sein de son effectif. Le gamin, indéniablement doué, a tapé dans l’œil de Cyrille Guimard, le manager de la plus réputée des formations françaises. Gregario de luxe, il s’évertue à rouler en montagne pour le leader de l’équipe, Bernard Hinault, son futur grand rival. Contribuant aux succès de ce dernier lors du Giro d’Italie 1982 puis, la même année, sur une Vuelta indécise de bout en bout, Fignon fait forte impression. Pourtant il sait qu’il devra cravacher dur pour déposséder Hinault de son incontestable leadership. Il s’en remet, involontairement, bien sûr, à la blessure de son équipier pour s’illustrer dans le Tour de France de l’année 1983. Guère brillant lors de la première semaine, le gregario intronisé leader suite au forfait d’Hinault serait-il victime de la pression du Tour ?  Rapidement, Fignon va faire taire les rumeurs lancées par les médias et qui se propageaient au sein du peloton. Sans difficultés apparentes, il accompagne les meilleurs en montagne. Suite à un concours de circonstances rocambolesque, il chipe le maillot jaune à Pascal Simon et s’empare de la tant prisée tunique jaune. Celle-ci restera sur les épaules du champion jusqu’au Champs Élysées. Une étoile est née, à seulement vingt-trois ans Laurent Fignon remporte son premier Tour de France.

         Hinault, un brin surpris par le soudain succès de son gregario, décide de faire ses valises et rejoint les rangs de la formation La Vie Claire. L’énorme duel entre les deux ex-coéquipiers aura lieu sur les routes montagneuses des Alpes. L’ancien leader de Renault demeure impuissant devant les coups de boutoirs répétés de Fignon. Monstre d’acharnement, le jeune lauréat de la Grande Boucle 2003 récidive donc l’année suivante. Sa facilité tellement insolente incite nombre de spécialistes à dire qu’il s’agit de la deuxième victoire d’une longue série.

         Épargné jusqu’ici par les blessures, Fignon va connaître une véritable descente aux enfers lors des deux années suivantes. Un long calvaire dont l’unique cause demeure une rupture du tendon d’Achille ayant rendu inévitable l’opération. Ses bonnes sensations reviennent peu à peu en 1987, ce qui lui permet de finir le Tour à une honorable septième place. Un classement toutefois très loin des ambitions d’un champion de cette trempe. Le pire est pourtant à venir. En 1988, lors du contre la montre par équipe du Tour, il est tout bonnement lâché par ses équipiers qui refusent d’attendre Fignon, victime d’un incident mécanique. Trop affecté par l’attitude de ces hommes qu’il considérait comme des amis, il prend la décision d’abandonner à la surprise générale. Beaucoup prédisent le début de la fin pour Laurent Fignon qui semble mentalement usé par ces contretemps l’ayant empêché d’à nouveau franchir la ligne des Champs Elysées en vainqueur. Il ne le sait pas encore, mais 1989 restera gravé dans les mémoires et Fignon écrira l’une des plus pages de l’histoire du cyclisme.

         Cette année débute pour le mieux pour lui, il triomphe au Giro devançant la meute d’italiens lancés à sa poursuite. Au Tour, le natif de Paris gère parfaitement ses efforts lors des deux premières semaines. Impeccable à la fois dans le contre la  montre individuel et collectif, il met hors de course son rival Pedro Delgado. C’était sans compter sur l’imprévisible Greg Le Mond, revenu de nulle part pour s’emparer du maillot jaune au nez et à la barbe d’un Fignon incrédule. Ce dernier  n’en démord pas et lors de la mythique étape de l’Alpe d’Huez, il place une attaque fulgurante dans les derniers kilomètres qui laisse cloué l’américain. Le français reprend sa tunique préférée.  Le battu du jour n’a pas envie d’abdiquer et décide de jouer son va tout lors de la dernière étape, un contre la montre. Ainsi, littéralement décomplexé, Le Mond va réaliser un exploit surréaliste lors de ce vingtième jour de course où le suspens est digne d’un scénario hitchcockien. À la faveur de huit petites secondes d’avance sur Fignon, il va définitivement revêtir le maillot de leader. Touché dans son orgueil, le champion tricolore  refuse de répondre aux questions de  Jean René Godard, l’inénarrable commentateur sportif de France Télévisions. La pilule est difficile à avaler pour le second du Tour et sur le podium on a l’impression d’avoir à faire au fantôme de Laurent Fignon. Le cauchemar n’est pas terminé, lors des Championnats du Monde disputés à Chambéry, le numéro un français prend à nouveau la deuxième place derrière…Greg Le  Mond, qui le devance à l’issue d’un sprint magistral. La fin de carrière de Fignon s’apparente à une déliquescence progressive. Malgré sa sixième place lors du Tour 1991, il n’a plus les jambes qui ont fait de lui un double vainqueur de la plus prestigieuse épreuve cycliste. Son Tour 1993 se solde par un abandon prématuré mais surtout prémonitoire. Un mois et demi plus tard, il met un terme à sa carrière.

         Coureur tempéramental, Fignon a longtemps attendu pour récolter les louanges propres à ses exploits. Son impopularité croissante due à ses nombreux dérapages verbaux a pris fin avec son mémorable mano à mano contre Le Mond.  Il est entré dans le cœur de tout les français. Sa légitimité lui a permis de rapidement se reconvertir comme organisateur d’épreuves cyclistes, créant notamment la course Paris-Corrèze en 2001. En parallèle, il officie en la qualité de consultant sur la chaine câblée Eurosport, ce jusqu’en 2003. Après un bref passage par une chaine de télévision belge, Fignon rejoint France-Télévision en 2006. Il commentera cinq Grande Boucle, au coté successivement d’Henri Sannier et de Thierry Adam. La dernière étant celle de 2010, qu’il a commenté avec une voie éraillée, voire caverneuse. Un symptôme criant de la maladie qui s’est emparé de lui l’année précédente. Un cancer des voies digestives.

         Il apprend la terrible nouvelle mi-avril 2009. Souffrant du cou, il se croit atteint d’un bénin torticolis. Pourtant, la douleur s’accentuant au fil des jours, il se résigne à passer une batterie d’examens…Afin de se rassurer. Quinze jours plus tard, les résultats sont disponibles. Le médecin l’appelle et n’y va pas de main morte : « On a trouvé des cellules cancéreuses, des métastases ». Fignon est un dur à cuir, il n’est pas décidé à se laisser terrasser par le cancer. Il désire se battre et entame les séances de chimiothérapie. Son incroyable volonté surprend tout le monde, même ses proches. Daniel Bilaian, le patron des sports de France-Télévision lui propose de commenter le Tour tout en alternant avec ses séances de « chimio ». Contrat accepté. Au coté de Thierry Adam et Jean Paul Olivier, amicalement surnommé « Paulo la science » pour sa culture cycliste impressionnante, Fignon montre aux téléspectateurs qu’il n’a rien perdu de son franc-parler. Tout se déroule un peu comme si de rien n’était. Ce jusqu’à l’étape des Champs, où il fond en larmes en direct, visiblement ému par la promesse de Bilaian : «T’auras toujours ta place parmi nous l’année prochaine. Ce que tu fais est incroyable ». Cependant les effets de la maladie s’amplifient et la douleur devient parfois insoutenable. Fignon s’accroche, mais n’y croit plus trop. Il fait de la résistance.

         En juillet 2010, il est encore là pour commenter l’intégralité du Tour cette fois ci, sauf bien sûr s’il ressent le besoin de s’absenter durant quelques étapes. Dès le début, son timbre de voix suscite l’attention des téléspectateurs. Faisant fi de ses difficultés à parler correctement, il s’enflamme encore pour les exploits d’Alberto Contador et ne manque pas de critiquer les performances suspectes du kazakh Alexandre Vinokourov, sorte de repris de justice du cyclisme condamné pour dopage il y a deux ans de cela et à nouveau présent sur le Tour. On quitte un Laurent Fignon ému, le 24 juillet, ultime jour de la compétition. Quand Bilaian l’invite pour commenter la Grande Boucle 2011, il semble abattu, l’air de dire : « Je ne sais pas si je serai encore en vie ».

         Le cancer est une maladie qui n’a pas pour habitude de prévenir, elle peut frapper n’importe qui à n’importe quel moment. La mort de Laurent Fignon émeut particulièrement car lui a réussi à accepter sa maladie et l’a combattue jusqu’au bout. Bien sûr, le fait qu’il ait fait vibrer les amoureux du cyclisme n’est qu’un détail en comparaison d’une vie humaine qui disparait. Mais quand même, merci Laurent.