Les causes de la Guerre de Sécession

Article écrit par Thibaut Vanrietvelde 

« C’est parce que nous n’avons pas fait ce que nous savons si bien faire généralement, trouver un compromis. Les Américains aiment bien se présenter comme des gens qui n’aiment pas les compromis ; c’est tout le contraire : tout le système est fondé sur cette notion et là ca n’a pas marché » [1]. Un récent numéro hors-série de L’Histoire sur la guerre civile écrivait avec dureté que la guerre civile, avec son lot de souffrances et de destruction, a aussi une portée éminemment bénéfique : elle permet de faire un choix durable pour un pays trop longtemps divisé par un feu qui couvait. Et à l’orée de la guerre de Sécession, il apparait que les fondations qui constituaient l’Amérique étaient par trop bancales, secouées par trop de dissensions interminables et incontournées, comme le soulignait déjà en 1858 Lincoln en déclarant qu’« Une maison divisée contre elle-même ne peut tenir debout » [2]. L’examen des causes de la Guerre de Sécession nous permettra de méditer sur l’histoire d’une jeune nation et des causes de l’évènement qui en a fait d’elle une grande.

L’étude des origines de la Guerre civile américaine est un long et polémique débat depuis la fin du conflit. Il s’agit en effet souvent de justifier l’un ou l’autre camp ; et par là même de délégitimer l’autre. Ainsi les tenants de laCause Perdue sudiste ont-ils longtemps éclipsés le rôle fondateur de l’esclavage dans le déclenchement du conflit pour lui en préférer de plus triviaux. Et pourtant il apparait bien que c’est là la source même du poison qui gangrène depuis les origines la société nord-américaine, et qui va prendre diverses allures jusqu’à l’explication finale. Le débat sur l’esclavage fut enterré lors de la rédaction de la Déclaration d’indépendance. Lorsque T.Jefferson écrivait que tous les hommes étaient créés égaux, il se gardait bien de développer les aboutissants d’une telle déclaration car il était lui-même un grand et influent propriétaire d’esclaves virginien. Les Pères Fondateurs, qui s’accordaient sur la malédiction de la servitude, aimaient à considérer que l’esclavage s’éteindrait de lui-même et par l’aide de Dieu. C’est pourtant cette même question que vont réveiller et exacerber au XIXe siècle de nouveaux courants de conscientisation. Parmi ceux-là va figurer le plus virulent et le plus déterminant de tous : l’Abolitionnisme.

Après plus de deux siècles d’existence, force est de constater qu’à l’orée de la guerre de Sécession l’esclavage a bel et bien forgé deux Amériques. Face à un Nord en voie d’industrialisation et qui attire les migrants et les investissements venus d’Europe de l’Ouest, le Sud reste majoritairement rural et agricole. En opposition au travailleur libre et salarié du Nord, le Sud préfère l’esclave, apte à travailler dans les vastes champs de coton, café, tabac ou riz qui couvrent le Sud de l’Atlantique au Mississippi. Quand Tocqueville fait son voyage en Amérique, c’est de deux pays dont il trace en vérité le portrait.

« Sur la rive nord de l’Ohio tout est activité, industrie. Le travail est un honneur. Il n’y a pas d’esclave. Passez sur la rive sud et le panorama change aussi brusquement que vous vous imaginez de l’autre coté du monde. L’esprit d’entreprise cesse tout à coup. » [3]

L’antagonisme entre les deux Amérique va s’accentuer tout au long du XIXe siècle, à tel point qu’en 1860 le Nord compte plus de deux fois plus d’habitants que le Sud et 90% des ressources industrielles du pays.

Cette polarisation d’abord économique se fait de plus en plus politique et idéologique. Les états partageant les mêmes préoccupations s’associant, dès les élections de 1844 apparaissent deux Amériques électorales. Le Sud est autant conservateur et libre-échangiste que le Nord est libéral et protectionniste. De même avec la progression vers l’Ouest se posent de nouvelles et inquiétantes questions : les nouveaux territoires doivent-ils entrer dans l’Union comme états libres ou esclavagistes ? Cette question exacerbe d’autant plus les passions qu’elle menace de remettre en question le fragile équilibre politique et électoral qui s’était forgé au fil des ans. Chaque annexion met alors en péril l’existence de l’Union. Un premier compromis est trouvé en 1820 pour le Missouri. Puis avec l’annexion de l’Ouest mexicain, c’est un nouveau et difficile compromis qu’on trouve en 1850. Les débats se font de plus virulents et les politiciens des deux cotés commencent à théoriser et à raidir leurs thèses. Des manifestes naissent de part et d’autre de l’Amérique et une haine réciproque commence à pointer du nez. La décennie de 1850 n’en sera que l’expression la plus virulente.

« La rébellion du Sud fut l’avatar de la guerre avec le Mexique. Nations et individus sont punis de leurs transgressions. Nous reçûmes notre châtiment sous la forme de la plus sanguinaire et coûteuse guerre des temps modernes. » [4]

C’est en effet lors de la décennie de 1850 que la question de l’esclavage se pose de la façon la plus virulente et la plus radicale qui soit. Les deux partis s’offrent à des vexations mutuelles et font bloc. Au crépuscule de la décade 1850, l’Union ne parait bien être plus qu’un mot. C’est d’abord l’essor du mouvement abolitionniste. Celui-ci s’organise et développe considérablement son audience par l’intermédiaire de grandes associations telles que l’American Anti Slavery Society ou de journaux à grands tirages tels que le Libertator. Une littérature pro-abolitionniste voit le jour et émeut le Nord autant que l’Europe sur la cruauté de « l’Institution particulière ». La Case de l’Oncle Tom, sorti en 1852 et écrit par Harriet Stowe, tient à ce propos un énorme retentissement, ce qui porta Lincoln à se demander en 1862 si « [C’était] donc cette petite dame qui [était] responsable de cette grande guerre. » [5] Le livre devient en effet le plus grand best-seller de l’Histoire nord-américaine et le second livre le plus vendu au monde au XIXe siècle après la Bible.

Un mythe apparait bientôt dans le Sud : celui du Chemin de fer clandestin, vaste réseau  organisé par des abolitionnistes du Nord et les affranchis du Sud en vue d’extrader les esclaves vers les états libres. Devant l’envahissement grandissant de la question de l’esclavage dans l’opinion du Nord, le Sud tente de protéger juridiquement ce qui lui semble être en danger. En 1850 le Sénat fait voter la loi sur les esclaves fugitifs, qui permet à tout maitre de réclamer sa propriété passé dans un état libre. Puis en 1856 l’explication se fait violente quand Preston Brooks, député de Caroline du Sud, frappe à terre et à plusieurs reprises avec sa canne Charles Sumner, député du Massachusetts, après un débat houleux au Parlement. Même si la majorité de la population sudiste est critique face à la servitude, celle-ci accepte encore moins les tentatives d’ingérence du Nord dans ce qu’elle considère relever du droit des états. La cohabitation paraît de plus en plus insupportable et le divorce de plus en plus manifeste.

La suite n’est qu’une longue série de bras de fer ou les deux partis jouent l’honneur et le sort de leur région : en 1855 le débat sur l’entrée dans l’Union du Kansas dégénère en micro-guerre civile comme les deux camps entrent en bandes armées dans l’état pour en faire basculer la législature. Puis en 1859 intervient la rupture décisive : c’est le raid de John Brown et des ses fidèles abolitionnistes sur Harpers Ferry. Armé d’une vingtaine d’hommes, John Brown prend d’assaut un dépôt sudiste dans l’espoir de soulever et d’armer les esclaves de Virginie. Arrêté, son procès dégénère en débat national sur l’esclavage. Sa condamnation finale à mort fait de lui le martyr que cherchait le Nord. Le Sud se tient de son coté sur une défensive de plus en plus pénible.

« Au point de vue politique, le meurtre de Brown serait une faute irréparable. Il ferait à l’Union une fissure latente qui finirait par la disloquer. Il serait possible que le supplice de Brown consolidât l’esclavage en Virginie, mais il est certain qu’il ébranlerait toute la démocratie américaine. Vous sauvez votre honte, mais vous tuez votre gloire. […] Oui, que l’Amérique le sache et y songe, il y a quelque chose de plus effrayant que Caïn tuant Abel, c’est Washington tuant Spartacus. » [6]

C’est dans ce contexte de haine et d’incompréhension qu’a lieue la séparation. A cet égard, celle-ci parait davantage être une conclusion logique qu’un évènement fondamental en elle-même. Alors que toute l’histoire de l’Amérique s’était écrite par le compromis, c’est le même refus du compromis qui pousse le Sud à la sécession. En 1860 Lincoln est élu à la présidence sous le programme de barrer la progression de l’esclavage aux territoires de l’Ouest. C’est la rupture de l’équilibre politique qui prévalait, et c’est la certitude pour le Sud de se voir à jamais dominer par l’électorat du Nord. Le 20 décembre 1860 La Caroline du Sud fait sécession, bientôt suivie par dix autres états du Sud soucieux de protéger ce qu’ils considèrent comme des droits. On s’est longuement interrogé sur le caractère légaliste de la sécession en Amérique, et qui a poussé Lincoln à ne pas reconnaitre la scission et à déclencher la guerre. Mais il semble pourtant que c’est l’acte le plus américain qui soit. L’Amérique s’est faite d’une sécession à un état de plus en plus tyrannique, et les treize colonies se constituèrent par libre consentement. Plus d’un siècle et demi après les faits, les causes de la Guerre de Sécession continuent de nous interroger sur la signification des notions de démocratie, de liberté et de droits des états.

« [L’esclavage] est la cause immédiate de notre récente rupture et de notre présente révolution. Jefferson l’avait prévu par anticipation comme « la pomme de discorde autour de laquelle l’Union se déchirera». Il avait raison. Ce qui n’était que conjecture avec lui est maintenant attesté. Mais qu’il ait réellement appréhendé la grande vérité que cette pomme renfermait et symbolisait, on peut toutefois en douter. » [8]


[1] Interview de Shelby Foote pour Ken Burns

[2] Discours du 16 Juin 1858 à Springfield, Illinois

[3] A de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique p 492 Editions Flammarion 2008.

[4] Ulysse S.Grant, Mémoires

[5] L’authenticité de la phrase porte cependant à la polémique

[6] Victor Hugo, Hauteville-House, 2 décembre 1859, le jour même de l’exécution de John Brown

[8] Alexander Stephens, vice-président des États-Confédérés d’Amérique, Cornerstone Speech du 21 mars 1861

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