Le siècle des Boers

Article écrit par Thibaut Vanrietvelde 

« Car tu es un peuple consacré à Yahvé ton Dieu ; c’est toi que Yahvé ton Dieu a choisi pour son peuple à lui, parmi toutes les nations qui sont sur la terre. »[1]

L’histoire de l’Afrique du Sud est celle d’une tragédie annoncée et dont un peuple a longtemps cru pouvoir reculer l’échéance. Devant les nouveaux défis qu’imposait le XIXe siècle, une nation a préféré fuir les nouveaux visages que prenaient la modernité et la globalisation pour fonder sa propre société autarcique et tournée vers le passé. C’est l’histoire du peuple Boer, peuple qui se crut élu et envers qui  Dieu ne respecta pas sa promesse.

L’histoire du peuple Boer est d’abord celle d’un accident. Une minorité installée par le gré des évènements sur une terre inhospitalière. En 1652 l’Europe accoste pour la première fois au Cap de Bonne Espérance apportant avec elle une première colonie de peuplement blanche au sein d’une terre noire. Ce qui était à l’origine une simple escale pour les navires de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales se transforma au fil des ans en une petite colonie de peuplement ou populations néerlandaise, allemande et française vinrent à se mélanger en tentant de fuir les persécutions religieuses qui sévissaient en Europe. Alors qu’elle demeurait éloignée des nouvelles idées des Lumières, la colonie développa tout au long du XVIIIe siècle son particularisme. Elle y acquit sa langue, l’Afrikaans, y pensa sa religion, un calvinisme austère et pieux, et y développa sa culture, principalement rurale. Alors que la Révolution embrasait l’Europe à la fin du siècle des Lumières, la colonie semblait en vérité échapper à l’un comme à l’autre. Quand son destin bascula en 1795, la corne australe de l’Afrique était peuplée par 25,000 individus blancs et quelques 25,000 autres esclaves de couleurs.

La métropole hollandaise envahie par la Révolution venue de France, les Anglais firent le choix d’occuper les possessions néerlandaises dispersées par les océans. C’est ainsi que la métropole anglaise suppléa en Afrique à une métropole batave dont le pouvoir était devenu par trop pénible avec le temps. Le nouveau pouvoir ne tarda pourtant pas à être maudit bien davantage encore que le précédent. Au contact de ces étrangers venus imposer leurs idéaux de liberté et de progrès les natifs prennent conscience de la singularité de leurs coutumes. Là où la couronne va tenter de marginaliser sa langue et de proscrire sa manière de prier, le boer va résister à l’ingérence impérialiste et exacerber ces mêmes différences. Commence alors à naitre dans l’imaginaire boer le mythe d’un peuple élu. Elu par Dieu d’entre tous les peuples, prisonnier d’une Egypte qui le réduit en esclavage, Dieu lui destine par delà les frontières une terre promise. Commence alors un nouveau récit de l’Exode.

« Si Yahvé s’est attaché à vous et vous a choisis, ce n’est pas que vous soyez le plus nombreux de tous les peuples : car vous êtes le moins nombreux d’entre tous les peuples. Mais c’est par amour pour vous et pour garder le serment juré à vos pères, que Yahvé vous a fait sortir à main forte et t’as délivré de la maison de servitude, du pouvoir de Pharaon, roi d’Egypte. »[2]

La rupture avec la nouvelle métropole intervient en 1833 quand l’Angleterre décide d’affranchir sans grande compensation les esclaves détenus dans la colonie. Non que les Boers en aient eu beaucoup ou n’en aient été foncièrement dépendants ; mais bien parce que c’est là pour un peuple aussi pieux une atteinte à l’équilibre naturel et instauré de toute éternité par Dieu. En 1835 ceux qu’on appellera les Voortrekkers (ceux qui vont de l’avant) franchissent pour la première fois le fleuve Oranje et quittent la juridiction britannique. Les terres qui s’étendent au-delà n’appartiennent plus à aucun état ; c’est là la propriété du peuple Zoulou qui l’occupe depuis quelques siècles. Les premières tentatives d’installation se heurtent dès lors à l’opposition forcenée des locaux. En 1838 Piet Retief, l’âme du Grand Trek, est massacré avec ses compagnons par les Zoulous de Dingane alors qu’il venait à eux pour parlementer. C’est le tournant décisif du Grand Voyage : les Boers se fédèrent et viennent porter la guerre en territoire hostile. Le 16 décembre 1838 a lieu la bataille décisive : les Boers écrasent le pouvoir de Dingane et fondent enfin une nation.

« Constantin implora la protection de ce Dieu, le pria de se faire connaître à lui, et de l’assister dans l’état où se trouvaient ses affaires. Pendant qu’il faisait cette prière, il eut une merveilleuse vision (…) Il assurait qu’il avait vu en plein midi une croix lumineuse avec cette inscription In Hoc Signes Vinces (Par ce signe tu vaincras), et qu’il fut extrêmement étonné de ce spectacle, de même que ses soldats qui le suivaient.« [3]

Eusèbe de Césarée, chapitre XXVIII, Vie de Constantin

Avant la bataille les voortrekkers décident de mettre dans les mains de Dieu le sort de la bataille. 500 Boers affrontent alors 15,000 africains. A la tombée de la nuit le sang de 3,000 d’entre eux colore de rouge les flots de la rivière Ncome qu’on renomme alors Blood River. Aucun boer n’est mort ; c’est un miracle qu’ils attribuent à la grâce du Seigneur. Les voortrekkers pénètrent plus en profondeur en territoires africains et soumettent les diverses tribus qui les habitent. Au milieu des années 1840 ils auront fondé deux républiques autonomes, la République d’Oranje et celle du Transvaal. Les Boers se sont affranchis du pouvoir britannique qui est obligé de reconnaitre les nouveaux états au milieu des années 1850. Le peuple Boer est alors irrémédiablement coupé en deux. Si la partie la plus rurale et la plus conservatrice de la population a gagné la Terre promise, la partie urbaine et favorisée, séduite par le prestige des nouveaux occupants, divorce de la première pour rester dans la colonie du Cap. Un même peuple vivra alors un même siècle sous deux yeux différents avant que la guerre ne réunisse ce que la paix avait séparé.

Libres et loin de tout pouvoir coercitif, les nouveaux occupants des nouvelles républiques vont donner naissance à de nouvelles sociétés comme hors du temps. Alors que l’Europe s’industrialise à la vitesse d’un cheval au galop, alors que ses villes deviennent comme les centres d’attraction de toutes les masses du monde, le peuple Boer continue de lever la terre et d’élever ses troupeaux. Toute la société est alors vécue sous le prisme de la lecture de la Bible : seule source de vérité, elle est la seule chose dont un équilibre puisse émerger. L’organisation de la communauté est dès lors éminemment patriarcale : comme Abraham des milliers d’années plus tard le peuple Boer pense avoir été choisi par Dieu pour lui donner une large et éternelle descendance. Perdu au milieu d’une terre païenne, le Boer devra peupler les étendues noires qui se présentent à lui. Les correspondants de l’époque font alors référence à des familles boers comptant fréquemment jusqu’à 10 enfants. Quand le Boer finira son siècle, ses républiques seront peuplées par plus de 300,000 blancs et un nombre indéterminé de noirs.

Ce qui aurait pu durer une éternité dura quelques dizaines d’année. A partir des années 1870 les Républiques font malgré elles une entrée brutale dans la modernité. Déjà en 1867 avait-on découvert comme en présage un premier gisement de diamant à Kimberley. L’Etat libre d’Oranje avait alors préféré renoncer à ses prétentions sur de telles richesses et les laisser à une horde de prospecteurs et d’aventuriers venus y tenter la fortune. Mais d’autres nuages s’amoncellent à l’horizon : menacée de banqueroute, les Républiques sont surtout menacées par les armées zouloues qui les pressent le long de la frontière est. La situation parait sans issue et les Britanniques en profitent pour occuper sans résistance les terres Boers qu’ils annexent en 1877. Seul un homme s’oppose alors à une telle union : Paul Kruger. Devant les victoires anglaises et l’échec de l’offensive zouloue les Boers se soulèvent encore une fois et défont les armées anglaises à plusieurs reprises. Culbuté partout et nulle part soutenu l’Empire doit reculer : en 1881 la paix est signée et en 1884 l’autorité des Républiques définitivement reconnue.

Les terres Boers ne représentent alors pas encore de réels attraits pour l’Empire qui lui puissent justifier de tels sacrifices. Pourtant les Boers se doutent bien des immenses richesses que leur sous-sol recèlent. A mesure qu’apparait l’évidence approche alors inexorablement l’échéance. L’accident survient en 1886 quand on découvre au Transvaal le plus grand gisement d’or et de diamants au monde. Très vite le territoire est submergé par des étrangers venus des quatre coins de l’Empire. Ceux qu’on appelle alors les Uitlanders (ceux d’ailleurs) en viennent rapidement à dépasser en nombre les natifs sur le gisement central tout en restant largement minoritaires sur l’ensemble du territoire. De nulle part s’élèvent en quelques mois de gigantesques et ouvrières fourmilières. De grandes compagnies naissent et de grandes fortunes émergent. Cecil Rhodes, la De Beers Company, Johannesburg ; autant de preuves qui révèlent alors une société à double vitesse. Devant les nouveaux défis qu’impose cette dualité les Boers refusent le compromis. Leur nouveau président Paul Kruger nie tout droit aux étrangers, taxe lourdement leurs industries aurifères et rend inéligibles à la nationalité qui n’est pas calviniste ou né sur le territoire des Républiques. De part et d’autres de l’Afrique du Sud on s’affaire et on s’observe. L’Angleterre profite de ses expatriés qu’on offense pour leur prêter le jeu de la métropole. On rêve à présent à Londres d’une Afrique du Sud blanche et anglophone, d’un chemin de fer reliant le Cap au Caire et dont les Républiques feraient parti des derniers obstacles. De l’autre coté du miroir on hait les nouveaux occupants et on regrette les temps passés. L’histoire des dernières années du siècle est alors celle d’une inexorable marche à la guerre. De vexations en vexations on s’époumone. L’impensable est franchi quand en 1895 l’Angleterre échoue à armer les Uitlanders afin qu’ils prennent le pouvoir par eux-mêmes et décrètent le rattachement des Républiques à la Colonie du Cap. En 1899 la guerre éclate définitivement.

« Saül revêtit David de sa tenue, lui mit sur la tête un casque de bronze et le revêtit d’une cuirasse. David ceignit l’épée de Saül par-dessus sa tenue. Il s’efforça de marcher, mais il n’était pas entrainé, et il dit à Saül : « Je ne puis pas marcher avec cela, car je ne suis pas entrainé ». David s’en débarrassa. »[4]

A l’orée de la guerre deux républiques s’apprêtent à affronter un empire. La situation parait désespérée pour ces dernières : isolées du monde extérieur, dépourvues de toute industrie et de tout équipement moderne, les Républiques ne disposent que de 80,000 hommes à aligner face aux 350,000 soldats dépêchés de tout l’Empire par la Couronne. Contre toute attente les Boers culbutent pourtant les kakis sur tous les fronts. Fins tireurs et organisés en petits kommandos, les Boers accomplissent des miracles face à la lenteur de l’armée britannique. A la fin de l’année 1899 les fermiers du Transvaal et de l’Oranje assiègent la plupart des grandes villes du Cap et retrouvent leurs frères oubliés par près d’un siècle d’histoire. Pour la première fois se prend-on à rêver de victoire de part et d’autre de la colonie. En janvier de l’an 1900 les Boers remportent leur dernière grande victoire à Spion Kop lorsque leurs kommandos défont une force une force près de deux fois plus nombreuse. Même s’ils n’ont perdu que 200 hommes contre 1,700 pour les britanniques, les Boers doivent reculer et desserrer leur étreinte sur la ville de Ladysmith. Le rouleau compresseur britannique se met alors inexorablement en marche. A la fin de l’été toutes les Républiques sont tombées et leurs territoires occupés. La guerre ne fait pourtant que commencer.

Lizzie Van Zyl, enfant de 7 ans internée dans les camps de concentration

Commence alors une longue et interminable guérilla. Refusant l’évidence les Boers gagnent le maquis et poursuivent une lutte qu’ils ne peuvent concevoir que dans la victoire. Élu de Dieu un peuple va alors se retrouver entre la vie et la mort jusqu’à ce qu’il perde la foi en son élection. Défaits sur les champs de bataille les Boers choisissent en effet de changer de stratégie. Abandonnant leurs armées et l’affrontement direct, les combattants en viennent à fractionner leurs forces pour harceler les ennemis là ou ils sont le plus faibles. Coupant les lignes de communication de l’occupant, pillant ses convois de ravitaillement, prenant ses positions fortifiées, le Boer va rester insaisissable durant 2 ans. L’Europe se passionne alors pour ce qui parait être la lutte désespérée d’un petit poucet contre un géant Goliath. Partout en Europe et en Amérique se pressent des idéalistes désirant combattre aux cotés des Républiques. Les journaux, dans leur ensemble pro-Boers, pressent leurs gouvernements d’intervenir dans le conflit. Malgré une tournée européenne Paul Kruger ne parvient pourtant pas à emporter la décision d’une grande puissance. La France sort à peine de Fachoda ; l’Allemagne ne veut pas se mettre à dos un potentiel allié d’une telle envergure. En Afrique du Sud l’espoir change de camp lorsque les Britanniques décident d’interner les femmes et les enfants Boers dans les premiers camps de concentration de l’Histoire. Couplé à une politique de la terre brûlée systématiquement appliquée par le Haut commandement Britannique l’effort de guerre Boer s’essouffle et tombent dans une impasse au début de l’année 1902. Les Britanniques lèvent alors le peuple contre lui-même en offrant la liberté à la famille du Boer qui rejoindrait l’armée britannique. L’issue de la guerre plus que jamais défavorable, le pays exsangue, les Boers choisissent alors de faire basculer la décision en se rendant d’eux même en mai de la même année. Près de 30,000 femmes et enfants seront entre temps mortes dans des camps de concentration aux conditions de vie inhumaines.

Paul Kruger ne reverra jamais son pays et mourra en exil en Suisse en 1904. Défait sur le champ de bataille, épuisé par 3 ans de guerre et au bord de la destruction, le peuple Boer se plie alors aux exigences britanniques. L’annexion de leurs états est aussi l’occasion d’une réconciliation entre deux frères que l’Histoire avait séparés. Miraculé de l’Histoire, appauvri, propulsé malgré lui dans la modernité politique, le peuple Boer se transformera en peuple Afrikaner et entrera alors en concurrence avec la main d’œuvre noire bon marché. Les Afrikaners mettront alors en œuvre à partir de 1948 les lois de l’Apartheid pour se protéger contre ce qui leur paraitra être un nouveau péril. Une nouvelle fois désavoués, les Afrikaners feront dès lors les frais de l’après-Apartheid. Un cinquième de la population blanche du pays a du en effet s’expatrier suite à l’augmentation des violences en Afrique du Sud. Un autre cinquième s’est largement paupérisé.

« Donnez-moi 20 divisions de soldats américains et je débarquerais en Europe. Donnez-en-moi 15 faites d’anglais et j’avancerais jusqu’aux faubourgs de Berlin. Mais donnez-moi 2 divisions de ces merveilleux soldats Boers, et je rayerai l’Allemagne de la surface du monde.« [5]


[1] Deutéronome 7 : 6

[2] Deutéronome 7 : 8

[3] Eusèbe de Césarée, Chapitre XXVIII, Vie de Constantin

[4] Samuel I, 17 : 38

[5] Bernard Montgomery

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s