Coup de projecteur sur le ténébreux Alexandre Loukachenko, dernier dictateur d’Europe

Article écrit par Maurice Neyra.

« L’histoire de l’Allemagne est une copie de l’histoire de la Biélorussie sur certains points. Tout ce qui est lié à Adolf Hitler n’est pas mauvais. L’autorité allemande s’est accrue durant des siècles et sous Hitler, ce processus a atteint son point culminant. Cela est parfaitement en conformité avec notre vision d’une république présidentielle et du rôle de son président. Aujourd’hui, nous passons par une période semblable, quand nous devons nous unir autour d’une personne ou groupes de personnes afin de survivre, tenir le coup, et rester droit dans nos bottes… ». Ces paroles, prononcées en décembre 1995 par Alexandre Loukachenko devant un parterre de journalistes ébahis, plantent le décor de la scène politique biélorusse des seize dernières années. Les observateurs politiques patentés demeurent aujourd’hui unanimes. Une plongée dans les arcanes politiques de la Biélorussie fait froid dans le dos. Les élections présidentielles du 19 décembre 2010 n’ont contribuées qu’à l’aggravation de ce constat. Cinq ans de terreur sont à nouveau promis à la population.

La lutte contre la corruption, l’arbre qui cache la forêt

Alexandre Loukachenko, 56 ans, regard sombre, moustache parfaitement taillée, costume gris impeccable, impose à première vue le respect. Seulement voilà, véritable tyran des temps modernes, adoubé par ses fidèles, il vampirise l’électorat biélorusse depuis trop longtemps pour recevoir les louanges de la Communauté Internationale. Le troisième président de la Biélorussie est né dans le petit village de Kopys, niché aux fins fonds de l’ancienne République soviétique socialiste. Malgré de brillantes études, Loukachenko subit la dure réalité du moment et sert dans l’armée au poste de garde frontière sept ans durant. En 1982, il prend la décision de bouleverser sa destinée en abandonnant sa carrière militaire. Une initiative murement réfléchie, car le gaillard est malin. Un poste de vice-président d’une ferme collective, un kolkhoze, lui est tout bonnement assuré. Symbole de son assiduité, après trois ans de bons et loyaux services, il est promu au poste de directeur de l’usine de matériaux de construction de fermes de l’État de Haradziets. Loukachenko ne réalise ses premiers pas en politique qu’à l’orée de la décennie 90. Élu comme député au Conseil Suprême de la République biélorusse, il ne tarde pas à créer un groupe politique basé sur des principes communistes : « Les communistes pour la démocratie ». Farouchement opposé à la dissolution de l’Union soviétique, il ne peut cependant pas éviter la chute du système totalitaire par excellence. Pendant deux ans, isolé de tous, il va ruminer un plan d’attaque diablement efficace. Sa devise ? Livrer une lutte sans merci contre la corruption qui gangrène un pays encore aux prémices d’une consolidation étatique incertaine. De fait, Loukachenko brille par ses discours étincelants au parlement où il préside le comité anti-corruption. Ses qualités d’orateurs servent la magnificence d’un personnage qui plait au peuple. Le 20 juillet 1994, il est élu président de la république. Soyons politiquement incorrect ; ce jour là débute le cauchemar de toute une nation.

Une dégénérescence autoritariste

Le premier objectif du néo-plus haut dignitaire biélorusse s’avère être la stabilisation d’une économie qui traîne des pieds. Jusqu’à là rien d’inquiétant. Surtout qu’une de ses premières mesures consiste à doubler le salaire minimum. Sous une apparence de petit père des peuples déguisé, Loukachenko manigance l’instauration de l’autoritarisme à outrance. Certes, il doit se « débattre » face à ces requins capitalistes qu’incarnent les pays européens émergeants et géographiquement proches de la Biélorussie. Le manque de réformes économiques sonne comme un aveu d’échec pour le despote en devenir. Dès 1995, à la fois la Banque Mondiale et le FMI suspendent leurs prêts financiers vers Minsk. Les habitants de la capitale et du pays tout entier vont alors assister, impuissants, à l’escalade des dérives autoritaires. Le 24 novembre 1996, Loukachenko décide d’organiser un référendum visant à étendre son mandat de quatre à sept ans. Surtout, en cas de victoire du « oui », il jouirait de pouvoirs exceptionnels, à l’instar d’avoir la possibilité de dissoudre le Parlement. Lorsqu’à 21h30 les résultats tombent, la mine d’habitude crispée du président laisse place à un sourire de circonstance. Selon les résultats officiels, 70,5 % des votants se sont prononcés pour le « oui ». Rapidement, le style de campagne présidentiel devient sujet à controverse. Lorsqu’ils apprennent que le gouvernement s’est évertué, par l’intermédiaire des forces de l’ordre, à museler médiatiquement l’opposition, les États-Unis et l’Union Européenne refusent de reconnaître la légitimité du scrutin. Émerge de cette décision un sentiment de désamour entre la communauté internationale et les autorités biélorusses. Mais Loukachenko n’en a cure, faisant fi de la pression onusienne, il ajourne le Parlement. Devant les caméras de télévision et sous les yeux des journalistes, la police occupe le bâtiment et procède à l’arrestation de 89 des 110 députés. Tous considérés comme déloyaux. Le président n’hésite pas à « bâtir » un nouveau socle parlementaire composé exclusivement de pro-Loukachenko. Cette décision arbitraire et aux allures indéniablement dictatoriale est fustigé par les organisations des Droits de l’Homme. Cependant, l’ancien militaire continue son travail de sape. Plusieurs ministres infidèles sont eux aussi évincés. De plus, les pouvoirs des services secrets biélorusses, le malfamé KGB, se voient renforcés. On ne le répètera surement jamais assez. L’esprit de ce « collaborateur proche »  à l’époque de Boris Eltsine (histoire quand tu nous tiens…) bourdonne en permanence d’idées noires.

Par ici la sortie, messieurs les ambassadeurs

A l’orée de l’année 1998, il prend ni plus ni moins que le contrôle de la banque centrale du pays. Par ailleurs, est exigé que le taux d’échange soit remis au taux précédant, gelant les comptes bancaires et réduisant l’activité des banques commerciales. Sa décision sème un vent de panique exponentiel. Au contraire, Loukachenko se base sur les remous qu’il a lui-même consciencieusement provoqué afin de faire des « saboteurs économiques »-les banquiers- une cible expiatoire. Mais sa théorie de la conspiration ne s’arrête pas là et en avril 1998 il s’enlise dans un tunnel sans sortie en expulsant une pléthore d’ambassadeurs (notamment l’ambassadeur américain et le français). L’immunité propre aux bâtiments diplomatiques est mise à mal. Il bissera en 2000, en « envoyant au diable » une délégation mandatée par le FMI. Une stratégie d’isolement politique forcément vouée à l’échec. Sauf que sa stratégie n’est pas soumise à l’opinion d’une opposition cadenassée, seul les désirs « loukachenkesques » peuvent devenir des réalités.

L’anti-occidentalisation comme cheval de bataille

Briguant en 2001 un second mandat présidentiel, il base sa campagne sur l’importance de la centralisation étatique et de la consolidation des liens économiques avec le voisin russe. Alexandre Loukachenko fait toujours autant de l’anti-occidentalisation son cheval de bataille. Le résultat de l’élection, tenue le 9 septembre, se révèle sans appel. Dès le premier tour, le président candidat à sa propre réélection rafle la mise. L’OSCE s’empresse de répudier le format du scrutin et d’annoncer que l’élection ne respecte pas les standards internationaux. Le Kremlin prend, sans surprise, le contre-pied de la communauté internationale en félicitant publiquement son fidèle allié. Une décision polémique parmi tant d’autres marquera le second mandat de Loukachenko. Celle de se faire élire président du Comité Olympique biélorusse, allant ainsi à l’encontre des règles édictées par le Comité International Olympique (CIO). Une ingérence dans le monde du sport qui ternie d’avantage sa fragile réputation. Résultat de ses frasques autoritaristes, en 2002, les Etats-Unis, ainsi que 14 pays de l’Union européenne lui interdisent formellement l’entrée dans leur territoire en raison de ses atteintes répétées aux droits de l’homme. Une piqure de rappel ne suffisant pas à enrayer sa dynamique faussement électoraliste.

La tension monte avec la Russie

Ainsi, le 19 mars 2006, il est de nouveau élu, atomisant l’opposition avec un score de 82,6 % des voix. Une élection à priori entaché d’irrégularités d’après les propos du Secrétaire Général du Conseil de l’Europe, Terry Davis. Celui-ci n’y va pas avec le dos de la cuillère. Le britannique accuse Loukachenko de « tricheries pré-électorales ». Il assène que « dans un pays où la liberté d’expression et d’association fait l’objet d’une répression si absolue et si agressive, le vote n’est pas un exercice démocratique mais une farce ». Les termes sont durs, mais véridiques. Pour reprendre les dires de Terry, « Ce dont la Biélorussie a besoin, c’est d’une évolution démocratique ». Son troisième mandat reflète une symbiose guère appétissante entre dictateurs ou tout du moins homme politique d’inspiration autoritariste. Ses idéaux pseudo-communistes représentent une vision erronée de ce courant de pensée. Il utilise les valeurs du communisme à mauvais escient, à l’image de son grand ami vénézuélien Hugo Chávez. Et tel le célébrissime proverbe « jamais deux sans trois », se joint au groupe un troisième président méconnu pour son laxisme en la personne  de Mahmoud Ahmadinejad. Le moment fort du mandat reste toutefois la dégradation des relations avec la Russie. En effet, les rapports deviennent peu à peu conflictuels. Entre Minsk et le Kremlin, la tension monte d’un cran. Selon Arnaud Dubien, chercheur à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), « la Russie et la Biélorussie, naguère proches alliées, se regardent aujourd’hui en chiens de faïence ». Le récent conflit énergétique qui tend à s’éterniser est passé par là. Depuis juin 2010, Moscou reproche à son voisin le non-remboursement de la dette correspondant au prix du gaz livré jusqu’à présent, tandis que Minsk réclame le paiement des droits de transit de ce même gaz vers l’Europe. Une situation économique rocambolesque auquel se scinde un élément géopolitique. Bravant les remontrances russes du mieux possible, la Biélorussie refuse de reconnaître l’Ossétie du Sud et l’Abkhazie. En habile visionnaire (ou manipulateur), Loukachenko a demandé et à obtenu de Moscou la suppression des taxes sur le pétrole russe exporté vers la Biélorussie. A quelques jours du scrutin, le président, pour la troisième fois consécutive candidat à sa propre succession, paraissait regorger de stratagèmes diplomatiques. A n’en pas douter, la sérénité était de la partie.  Malgré seize ans d’ancienneté à la tête du pays, Loukachenko abordait la dernière ligne droite avec motivation et sérieux. Les opposants, pour leur part, attendaient le 19 décembre impatiemment tout en ne se faisant pas d’illusion.

Un électorat vampirisé

Un (dés)espoir aux allures prémonitoires. Comme à l’accoutumé, les sondages vont leur donner raison. Le premier est diffusé par la télévision d’État d’ ONT à la clôture du scrutin. Loukachenko remporte haut la main ces élections, étant crédité de 79,67% des voix. Les opposants principaux, Andreï Sannikov et Vladimir Nekliaev ? Relégués à des rôles de « faire-valoir ». Ils récoltent chacun pas plus de 6,1% des suffrages.  Signe d’un effritement de l’opposition, aucun candidat unique n’a été choisi en 2010. En effet, se sont neuf candidats qui étaient en lice face à Loukachenko. Ce n’est, à coup sûr, pas avec une opposition divisée que le tout-puissant sera débordé. La démultiplication des efforts par les deux dissidents les plus crédibles n’a pas eu l’effet électoral escompté. Leur principal slogan reprenant de manière symptomatique le mal être d’un pan important de la population : « La Biélorussie sans Loukachenko ! ». Entre un poète réputé-Vladimir Nekliaev du mouvement « Dis la vérité »- et un ancien vice-ministre des affaires étrangères-Andreï Sannikov-, la force de frappe apparaissait limitée en vue de détrôner l’indéboulonnable figure omnisciente de Loukachenko. Même si celui-ci avait annoncé un scrutin libre et transparent, la bataille semblait perdue d’avance pour ses opposants. Surtout, le président utilise des leurres à bon escient, dans l’optique de montrer à la communauté internationale un semblant d’ouverture démocratique.

Un leader déroutant

Fin manipulateur, Loukachenko accepte, en avril dernier, la présence d’observateurs internationaux de l’OSCE lors de la tenue du scrutin en décembre. Par la suite, il s’empresse de desserrer l’étreinte pesant sur les dissidents. Exemple phare de l’habile jeu de communication politique mené par Loukachenko, il laisse en novembre dernier plus d’un millier d’opposants paradés paisiblement dans les rues de Minsk. Le constat est sans-appel pour le candidat des PME Viktor Teretchenko : « L’exécutif a facilité la prise de parole des candidats, et les citoyens biélorusses ont découvert la politique ». Une véritable ouverture politique de façade. Plus lucides que les candidats étrillés dimanche, les analystes politiques biélorusses. D’après l’expérimenté sociologue Oleg Manaev, « cette ouverture démocratique devrait durer le temps d’une campagne ». Le temps, de facto, de recevoir l’onction démocratique délivrée par les observateurs internationaux. Manaev ajoute que « derrière la scène, on assiste à un durcissement du régime ». La répression contre les manifestants menée le soir du 19 décembre par la police anti-émeute en atteste. Dès samedi, l’opposition avait dénoncé des fraudes massives, un « bourrage des urnes caractérisé » puis lancé ensuite un appel à manifester le dimanche. Leur invective trouvant un écho dans une quarantaine de milliers de biélorusses mécontents, et brandissant aux abords de la place d’Octobre-la Place centrale de Minsk- des drapeaux rouge et blanc l’Union Européenne. Certains scandaient des slogans tels que « Pour la liberté ! » et « Vive la Biélorussie ! », tandis que d’autres arboraient des t-shirts portant l’inscription « Loukachenko dehors ». Tous désiraient marcher vers le Palais présidentiel. L’imposant dispositif de sécurité mis en place les en a vite dissuadé. A l’aide de grenades assourdissantes et à coups de matraques, les manifestants ont été dispersés sans ménagement aucun. Le KGB a par ailleurs procédé à des centaines d’arrestations (649 officiellement). Signe de la vraie-fausse ouverture politique prônée par Loukachenko, le passage à tabac du candidat Nekliaev, évacué inconscient dans une ambulance vers l’hôpital le plus proche. Il s’en sortira avec quelques plaies au crâne, mais le mal est fait. Que diraient les français, si au soir des élections de 2012 le candidat battu était roué de coups par les CRS ? En Biélorussie, de toute évidence, le peuple est contraint de rester muet. Aujourd’hui, les leaders de l’opposition dorment en prison ou vivent en semi-clandestinité.

A l’annonce de sa victoire, Loukachenko s’est pourtant dit prêt à collaborer avec les gens « normaux », mais pas avec « les bandits ». Un diplomate français proche de Bruxelles ne se fait guère d’illusion sur cette potentielle collaboration, selon lui « Loukachenko est un homme qui peut dire n’importe quoi. Mais une chose est sûre : la démocratie n’est pas sa tasse de thé et on ne le fera pas changer ». Un constat de dépit qui va à l’encontre du déblocage de 3,5 milliards de dollars de crédits promis par Bruxelles si les élections étaient jugés démocratiques. Loukachenko l’imprévisible ou l’histoire d’un pâle directeur de kolkhoze devenu le « tyran illuminé  » dépeint par des diplomates américains. Oui, pour paraphraser Georges W. Bush, Alexandre Loukachenko est bien le « dernier dictateur d’Europe ».

 

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