Sommes-nous vraiment des homo oeconomicus ?

Article écrit par Sophie Mouline

Les cours d’économie ont fait rentrer l’homo oeconomicus dans ma vie. Bon, soyons honnête, ce n’était pas non plus une rencontre révolutionnaire ; ce bonhomme passe sa vie au marché à choisir entre des pommes et des poires. Des milliers d’étudiants lui ont déjà dit que d’après sa fonction d’utilité, monsieur-préfère-les-pommes-aux-abricots-et-les-abricots-aux-poires-et-donc-par-transivité-les-pommes-aux-poires mais impossible de lui faire lâcher son panier. C’est que monsieur est rationnel et ne mange en dessert que le fruit qui maximisera son utilité (toute personne ayant déjà disserté sur l’utilité d’une pomme est priée de me faire parvenir ses conclusions). Sachant que je ne supporterais pas longtemps un homme qui refuse mon gâteau au chocolat au prétexte que l’utilité qu’il lui procure n’est pas assez éloignée du point d’origine, j’aurais du passer mon chemin… Seulement voilà, c’est entre autres la passion rationnelle de notre ami pour les fruits du verger (et pour les glaces à la vanille en temps de petit écart de rationalité diététique) qui font de lui un être singulier suscitant bien des réflexions.

Commençons par les présentations. Pour ceux qui ont la chance de ne pas cerner mon humour, je précise que l’homo oeconomicus en tant que ô-combien-passionnant compagnon de route n’existe pas vraiment. Il s’agit en effet d’une notion abstraite utilisée par les économistes classiques et néo-classiques pour modéliser le comportement de l’être humain. L’homo oeconomicus est le superman du captage d’information, capable dans n’importe quelle situation de connaître parfaitement les ressources qui sont à sa disposition et les prix de celles-ci.  Et ses supers pouvoirs ne s’arrêtent pas là : l’homo oeconomicus est l’incarnation même de la rationalité. Pour présenter les choses autrement qu’avec le dilemme pomme-poire, l’individu rationnel est celui capable de comparer les alternatives et d’être cohérent dans ses choix. L’homme qui ne se trompe jamais et prend toujours les bonnes décisions en vue d’atteindre la fin qui lui est assignée : la maximisation de son bien-être matériel.

Pour ceux qui désirent le rencontrer, sachez que selon la science économique nous avons tous un homo oeconomicus en nous (discutez de votre situation avec Adam Smith ou J.S Mill si vous n’aimez pas les pommes).L’idée étant que chacun de nous, pensés comme individus parfaitement informés et rationnels, participent à la vie économique en cherchant à maximiser leur bien-être. L’homo oeconomicus est le personnage central de bien des théories économiques classiques et néo-classiques, et il va de soit que mes 2×12x1h59 d’e-cours d’économie (avec, en plus de ça, une pause café de 4m50 toutes les 23min), ne me permettent pas de remettre en cause leur pertinence. Pour cela, je vous renvoie aux travaux des sociologues Kahneman et Tversky, de Pierre Bourdieu, ou encore du Prix Nobel de l’économie, Amartya Sen, qui disposent de légèrement plus de matière que moi pour contester l’utilisation de l’homo oeconomicus. Mais la réflexion n’appartient pas qu’aux grands. Prendre conscience de l’écart existant entre l’homo oeconomicus, abstraction nécessaire à l’analyse économique et la réalité ne semble pas négligeable quand cette négligence transformerait notre monde en un axe abscisse-ordonnée, le destin en fonction d’utilité, et le cerveau des hommes en calculettes-super-perfectionnées-dotée-d’une-option-« calculer le coût d’opportunité ».

Le fait que l’homo oeconomicus calcule l’utilité que lui procure chacun des fruits n’est qu’une des raisons rendant sa compagnie peu souhaitable. Car l’homo oeconomicus est aussi un grand égoïste. Ce n’est pas de sa faute : ses pères, partisans d’une approche individualiste et utilitariste, l’ont fait naître seul, isolé, tel « Robinson sur son île de la microéconomie ». Sur son île, l’homo oeconomicus n’a qu’un souci en tête : maximiser son bien être matériel et économique. Les autres ? Connait pas. Premier décalage important avec une réalité où l’homme est bien plus souvent le membre de collectifs qu’un être seul et souverain. Et dans ce monde là, l’égoïsme n’est pas franchement désirable. Car que l’on adhère ou non à la main invisible-de-tous-sauf-de-Smith qui se charge de transformer l’intérêt de chaque homo oeconomicus en bonheur pour tous, il faut reconnaitre que cette conception réductrice de l’homme porte à réflexion. Il serait bien triste de laisser croire que six milliards cinq d’homo oeconomicus habitent notre planète alors que dans le dialecte de cette singulière espèce justice sociale, politique, éthique, solidarité ne trouvent pas de sens.

Cette réflexion est née en plein examen lorsqu’au lieu de me concentrer sur le tracé fin et précis de mes courbes d’indifférences, je me demandais (si l’homo oeconomicus pouvait diffuser sa fonction d’utilité au moment des élections présidentielles puisque parait-il qu’il ne prend que les bonnes décisions) 1) comment expliquer que survivent le téléthon et autres œuvres de solidarité financées en grande partie par le don dans un monde, où nous dit-on, chacun n’est centré que sur son bien être économique et financier 2) ce que penseraient Gandhi, l’Abbé Pierre, Mère Teresa, Coluche et compagnie d’être considérés comme des homo oeconomicus. Les grands noms parce c’est plus percutant que si j’avais parlé de Solange, bénévole à la croix rouge, Pierre, pompier de Paris, Jean, Clown à l’hôpital des enfants, Véronique, membre d’Amnesty International, Jordie un peu sonné après avoir donné son sang et ces milliers d’autres qui donnent de leur temps ; mais l’idée est la même. Au contraire de l’homo oeconomicus, l’homo sapiens, en général, n’est pas animé que de motivations égoïstes et  uniquement d’ordre économique. Il ne s’agit pas, malheureusement, de croire que la solidarité des uns et des autres changera un monde qui depuis bien longtemps ne tourne pas très rond. Tout au moins, pouvons nous reconnaitre que l’altruisme et la solidarité  restent des valeurs existantes de nos sociétés et qu’il est finalement bien pessimiste, de ne voir en chacun que l’égoïste homo oeconomicus qui  sommeille et, dans certaines situations, se réveille.

Un des pères de l’homo oeconomicus, J.S Mill a précisé lui-même que ce monsieur-je-n’ai-que-des-dollars-dans-le-cerveau est né uniquement d’une nécessité, pour l’analyse scientifique, d’isoler une seule dimension de l’action individuelle (la recherche de la richesse) afin d’étudier toutes ses conséquences en matière de phénomènes économiques. Et que Mill et ses disciples se rassurent, cet article ne se veut pas une critique de leurs théories. Laissons les détracteurs confirmés analyser comme une limite de l’analyse classique l’écart qui existe entre cette abstraction économique et la réalité  … et nous, novices en économies et penseurs-en-recherche-d’optimiste, voyons dans cet écart la rassurante preuve que l’homo oeconomicus en chair et en os a encore du mal, dans le monde actuel, à tenir debout (et vous l’aurez compris, si c’est rassurant, c’est pas uniquement pour une histoire de pommes et de bananes !).

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s