Les prisons ouvertes : un projet plus que possible, nécessaire

Article écrit par Lorenzo Uribe Bardon

1500 hectares de champs avec accès à la mer, traversée par une route nationale et… sans aucune barrière matérielle. Casabianda, en Corse, est l’un des endroits où les fonctionnaires de l’administration pénitentiaire ont la possibilité de passer leurs vacances, mais c’est surtout la seule prison ouverte en France. Peut-on encore appeler cela une prison ? N’est-ce pas une façon de récompenser les délinquants pour les actes qu’ils ont commis ? Alors que des milliers de personnes vivent dans la précarité et luttent pour trouver un travail, il suffirait de commettre un délit et hop ! Les voilà en Corse profitant du soleil tous frais payés! Mais si c’était justement ça la prison, et non pas l’enfermement 22h sur 24 dans 9 m2?

Parce qu’elles permettent de purger sa peine dans des conditions de vie digne, mais aussi parce qu’elles favorisent la réinsertion et limitent la récidive, les prisons ouvertes bien plus qu’un projet utopique constituent une nécessité.

Les premières prisons ouvertes sont apparus dans le premier tiers du XIXème siècle en Espagne puis, dans une petite île britannique, Norfolk Island, entre la Nouvelle Zélande et la Nouvelle Calédonie. Aujourd’hui on retrouve ce système un peu partout en Europe, mais essentiellement en Suisse et dans les pays nordiques où la proportion de détenus dans les prisons ouvertes peut arriver à représenter 1/3 de la totalité des détenus. En France, ce n’est que 0,37% du total de personnes incarcérés qui se trouvent dans une prison ouverte.

Comme son nom l’indique, ces prisons ne disposent d’aucun  moyen passif de sécurité: ni murs, ni barreaux, ni miradors. La sécurité y est assurée par un nombre de surveillants réduits mais surtout par des moyens de dissuasion qui jouent sur l’autorégulation des personnes détenus et la menace de retourner dans un centre de détention classique. En effet, étant conscients de l’opportunité qu’ils ont d’être dans une prison de cette nature et sachant que si jamais ils s’évadaient, ils seraient tout de suite envoyés à nouveau dans les prisions « fermés »,peu sont les détenus qui s’évadent. En Corse une seule évasion à été enregistrée depuis sa création en 1944 et au Danemark,  pays qui compte le plus grand nombre de  détenus dans des prisons ouvertes (1421 sur un total de 4098 personnes incarcérés) 90 évasions ont été recensés en 2008.

Il faut aussi savoir que les détenus envoyés dans les prisons doivent être volontaires et sont présélectionnés selon des critères tels que leur niveau de « dangerosité », leur conduite en détention, la nature de leur délit et les risques de récidive, entre autres, afin de réduire les probabilités d’évasion. Ainsi, si ces critères changent d’un pays à l’autre, en France il apparaît que plus de 70% des détenus à  Casabianda sont là pour des viols et autres agressions sexuels (puisque dans les centre de détention fermées ce sont eux qui sont les plus discriminés par les autres détenus).La plupart des détenus en prisons ouvertes sont aussi souvent en fin de peine.

Si l’on considère que les objectifs de la prison sont  1) assurer la réinsertion,  2) permettre l’amendement de la peine (réflexion personnelle du détenu sur le délit commis), 3) protéger la société, 4) dissuader les individus de commettre un délit et 5) assurer la justice vis-à- vis de la victime ; il apparaît que la prison ouverte est le moyen le plus adéquat d’accomplir ces objectifs.

Ainsi, en devant travailler toute la journée essentiellement dans des activités agricoles (les détenus sont rémunérés),  mais aussi en ayant la possibilité d’interagir plus facilement avec le monde « extérieur », les détenus sont obligés de suivre des contraintes similaires à celles de tout individu en société (horaires, objectifs, prise de responsabilités…). Ils sortent donc de la prison en ayant développé certaines aptitudes professionnels qui facilitent leur entrée dans le marché du travail, ce qui n’est pas toujours le cas dans les prisons conventionnelles.

De même, face aux difficultés que doivent affronter quotidiennement les détenus dans les prisons classiques (bruit, promiscuité, encellulement, conflits avec d’autres détenus, trafics de toute sorte…), les prisons ouvertes constituent un espace convenable pour assurer l’amendement de la peine (contact avec la nature, liberté de mouvement, possibilité d’isolement…).

Ensuite, parce qu’il a été démontré que la menace de sanction du délit joue un pouvoir de dissuasion deux fois plus important sur les individus que la nature de la sanction, les conditions de rétention dans les prisons ouvertes n’inciteraient pas vraiment  à commettre plus de délits qu’auparavant. Ce n’est pas tant la durée de la peine ou les conditions dans lesquelles celle-ci se passerai, mais plutôt l’idée que l’on sera sanctionné si l’on transgresse la loi qui joue un rôle dans la décision de commettre ou pas un délit.

Finalement, l’incarcération n’étant pas vengeance, on ne peut juger de la justesse d’une peine par le degré de souffrance subit par le délinquant. C’est la reconnaissance par la société  du dommage causé, d’une part ; et la garantie que l’individu ne violera pas à nouveau la loi, d’autre part, qui assure réellement la réparation et la justice à la victime. C’est pourquoi, que l’individu purge sa peine dans de bonnes conditions ne remet pas en cause le principe de justice. Au contraire, en facilitant la réinsertion, il le renforce.

Les prisons ouvertes semblent donc être bénéfiques tant pour le détenu qui à la possibilité de se réinsérer de façon convenable, que pour la société pour qui la prison ouverte réduit les possibilités de récidive du délinquant ainsi que les coûts liés à l’incarcération des détenus (156 euros contre 265 euros par jour par détenu au Danemark, sans compter les bénéfices tirés par la production des détenus).

Cependant, si la prison ouverte semble être bien plus efficace et respectueuse de la dignité humaine que les prisons fermées, elle n’est pas non plus la solution miracle à touts les problèmes de la prison. Tout d’abord parce que, au fond, les prisons ouvertes ne peuvent exister que si les prisons fermés existent aussi en jouant le rôle de menace, d’épée de Damoclès sur les détenus.

Ensuite, une sélection des détenus étant à priori nécessaire, tous ne peuvent bénéficier des prisons ouvertes. Mais peut être le plus grand problème est qu’en effectuant cette sélection on différencie les détenus en deux catégories : les « bons » et les « mauvais » détenus. Paradoxalement, les prisons ouvertes ne bénéficient que les détenus ayant le plus des probabilités de se réinsérer dans la société, au détriment des détenus qui, parce qu’ils se trouvent dans une situation plus difficile, auraient le plus besoin de mesures favorisant leur réinsertion.

Le projet de construction de 2 à 3 nouvelles prisons ouvertes en France d’ici 2017, correspondant à près de 10% de la population carcérale, constitue une avancée dans ce domaine. Espérons que l’on continuera dans cette direction car, ne l’oublions jamais, la prison ne doit être que la  privation de la liberté et rien de plus.

Pour en savoir plus :

Le spécialiste sur la question en France est Paul Roger Gontard, doctorant chercheur sur les prisons ouvertes à Aix-Marseille. Voici :

-son blog : http://gontard.fr/

-une vidéo de lui : http://www.collection-privee.org/public/galerie-video.php?reference=76

-une interview : http://owni.fr/2010/11/23/itw-le-modele-des-prisons-ouvertes/

-son rapport sur la faisabilité de prisons ouvertes en France rendu au ministère de la justice en 2010 :

http://www.justice.gouv.fr/art_pix/rapport_gontard_prisons_ouvertes_2010.pdf

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