La Porte des Enfers

La vie, la mort, et l’amour. La triade qui régit l’existence des hommes, qui jouent des coudes dans la foule pour émerger hors de l’anonymat, et construire leur propre identité. Tout un chacun se cherche, et espère trouver les réponses à ses interrogations dans le regard de ses congénères. Mais attention aux pommes qui tomberaient trop loin des arbres plantés par la société. On leur lance des œillades perplexes, incompréhensives, aux reflets du mépris, avant de reprendre son train-train quotidien et les laisser pourrir derrière soi.

Laurent Gaudé, romancier et dramaturge, lauréat des prix Goncourt et Jean Giono pour son captivant Le Soleil des Scorta, doublement récompensé pour l’étonnant La Mort du roi Tsongor, plonge à nouveau au plus profond de l’existence humaine et revisite au fil de son œuvre le mythe du néant et de la mort. Il entraîne le lecteur aux côtés de ces « pommes pourries » dont la société ne veut plus, celles qu’elle a petit à petit écartées, qui, alors que tout joue contre elles, se réunissent en marge de l’arbre. Bien loin de tous les clichés lancinants sur la mort dont on aura pu nous abreuver, Laurent Gaudé, grâce à une plume délivrant un roman profond et d’une grande humanité, prend par la main celui qui veut bien le suivre, sur le chemin menant vers cette porte des enfers derrière laquelle les ombres des âmes défuntes prennent un nouveau sens.

Au cœur de cet hymne à la vie et à l’amour, un père pleure son fils décédé et ira jusqu’à oser franchir la frontière entre le royaume de la vie et celui de l’au-delà, afin de le ramener à la lueur du jour.

« Matteo prit la figure de Pippo dans le creux de ses mains. Il le serra sur son torse. Il le voulait là, tout contre lui. Pouvoir lui respirer les cheveux, pendant des heures, pour l’éternité. Son fils qu’il ne verrait pas grandir. […] Son fils. Il le recommanda à la vie. »

Une femme aveuglée par la vengeance quitte son mari, homme faible qui n’aura su tenir sa promesse de lui apporter sur un plateau d’argent la vie achevée du meurtrier de son enfant, fuyant ainsi tout ce qui la rattachait à son existence.

« Je me maudis moi-même, moi,  Giuliana la laide. […] Mes hommes ont été terrassés et je n’ai rien fait. Je les ai bannis de mon esprit. Je suis Giuliana la lâche qui a voulu se préserver de la douleur. Alors je prends ce couteau, et je me coupe les tétons. Le premier, que mon fils a tété, je le coupe et je le laisse sur les pierres des collines en souvenir de la mère que j’étais. Le second, que mon homme a léché, je le coupe et je le laisse sur les pierres des collines en souvenir de l’amante que j’étais. […] Je suis Giuliana aux seins coupés. Je n’appartiens plus au monde.»

Un fils tant chéri que le plus pur des amours a dérobé aux enfers, au prix du sacrifice ultime, cherche à honorer la mémoire de son père, et retrouver sa mère qui le croit disparu.

« J’attrape Cullaccio par les cheveux et lui place la tête contre la pierre tombale. Je lui ordonne de mettre ses mains dessus. Je mets mon genou sur sa tête. Sa joue doit frotter contre le granit de la tombe. Je tiens son poignet avec force. De la main droite, je sors le couteau de ma poche et lui tranche les doigts. […] Le sang coule de sa main mutilée. « L’autre ». […] Il me supplie d’arrêter. Je n’écoute pas. Je serre sa main droite. Je la regarde. C’est avec cet index-là qu’il a tiré. Je coupe à nouveau. […]Je m’appelle Pippo De Nittis et je suis mort en 1980. »

Autour de ces suppliciés gravitent ceux qui les accompagnent. Dans le café de Garibaldo, à qui l’on pouvait en demander pour avoir une force décuplée ou bien un effet aphrodisiaque, une esquisse de vie semble reprendre le dessus sur la vie moribonde qui hante les nuits de Naples. Grace, le travesti, introduit Matteo au sein d’un cercle où le temps suspend son vol, où il reprendra petit à petit l’espoir et l’intérêt pour la vie qui s’étaient envolés avec le départ de son fils et la fuite de sa femme. Cette lueur renaît en lui au contact de l’étrange professeur Provolone, déserteur d’une société à qui ses idées ne convenaient pas, plongée dans une bienséance illusoire, prétendant détenir la vérité sur la descente aux enfers. A ses côtés,  le curé don Mazerotti résiste au Vatican qui cherche à l’expulser de son église, car ceux qui pénètrent la maison de Dieu et à qui il accorde le pardon et la bénédiction ne sont plus que prostituées et alcooliques notoires. Ainsi, chaque nuit quitte-il, par un tunnel secret, son église, afin de rejoindre le café et ses amis, et ne plus être un vieil homme croulant sous le poids des années et d’une foi rudement mise à l’épreuve. Tels sont les dernières personnes à partager la vie d’un père en proie au néant, puis de son fils revenu des entrailles de la terre.

Rien ne saurait être ni plus grand, ni plus beau, que l’amour inconditionnel, bravant les frontières établies de la vie et de la mort, qui unit deux êtres dans l’éternité. Une recherche de toute une vie pour apprendre à aimer, et son expérience dans l’infini, échappant à toute logique, toute science bien définie. Un amour libre, sans étiquette, ni carcan. C’est avec cet amour que nous honorons nos morts. Que leur mémoire s’illumine au travers de nous, de notre flamme qui brûle encore, tant que nous la maintenons vive. Et que cet amour qui nous maintenait aux êtres chers que nous avons perdus soit le moteur de nos existences. Pour leur rendre un dernier hommage, dans une pensée, un soupir, un geste bénin. Honneur à nos morts, anonymes dans la multitude, immortels dans nos cœurs, gravés dans le marbre de l’éternité.

Que celui qui n’a pas ses morts à honorer me jette la première pierre.

Helène Bourrée

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