L’homme créa Némésis à son image, et ne se demanda pas si cela était bon.

Dieu créa l’homme à son image, il le créa à l’image de Dieu, il créa l’homme et la femme. […]Dieu vit tout ce qu’il avait fait et voici, cela était très bon. Ainsi, il y eut un soir, et il y eut un matin: ce fut le sixième jour. La Bible – Ancien Testament – Le Pentateuque.

La fête est finie. On a mis les invités – et ceux qui se sont pointés à la sauvette –  à la porte. Brisant le silence de la nuit, les chansons paillardes couvrent les râles de ceux qui ont encore trop bu et s’agrippent au premier lampadaire venu pour ne pas tomber, alors qu’ils dégobillent le trop plein de gnole ingurgitée, en se promettant que c’est la dernière fois. Avant de récidiver.

Va falloir ranger. Sortir les grands sacs-poubelle, vider les cendriers aux relents des cigarettes froides, écrasées d’un geste désabusé, avant de s’en griller une autre, balancer les gobelets qui jonchent un parquet imbibé d’alcool, et passer un bon coup de serpillère, histoire de faire table rase de la décadence d’une époque. Plus efficace que tous les produits ménagers dont des publicités ventent les mérites sur nos petits écrans à longueur de journée, une bonne grosse caillasse de plusieurs milliers de tonnes au bord du crâne. Un bruit sourd. Silence radio.

On pourra dire bien des choses sur l’origine de ces petits bonhommes qui parsèment une planète gangrénée par toutes les saloperies que ses blessures à répétition lui ont infligées. Les scientifiques, dans une lucidité cynique, affirmeront d’un air blasé que tout cela n’est que le fruit du hasard, en brandissant des statistiques à tout va. Les religieux, transis par une fièvre pieuse, acclameront Dieu et glorifieront son nom, en agitant une Bible défraichie. Adam, lui, se gausse allègrement en clamant qu’il n’en a strictement rien à carrer, tant qu’il lui reste de quoi se rincer le gosier.

*  *  *

Tous les cadres s’étaient réunis sur ordre pressant du patron. Les chiffres ne parvenaient pas à décoller, et la boîte perdait de plus en plus. C’est la crise.

Adam, qui ruminait inlassablement en rongeant son stylo, écoutait d’une oreille distraite les cris exaspérés de son supérieur. Il aimait sentir le plastique craquer contre ses dents. Le mâchouiller, en prenant bien soin de faire tout le tour, puis refermer la mâchoire d’un coup sec, le stylo entre ses molaires.

« Dupont ! Qu’est-ce que vous foutez encore ?! Bordel, vous pourriez vous bouger le cul au lieu d’attendre que le temps passe entre deux primes ! »

Adam haïssait cet homme. Un cou de taureau, avec la cravate la plus énorme qu’il ait jamais vue. Il suait la suffisance et la supériorité par tous les pores de sa face, sur laquelle on peinait à distinguer ses petits yeux de rat libidineux sous les sourcils les plus fournis et broussailleux de la Création. Néanmoins, il se plaisait à jouer avec ses nerfs, et lui répondit d’un sourire emprunté – il ne savait plus à qui – avant de se lever afin de prendre la parole. La sonnerie du téléphone du big boss retentit soudain. D’un geste de la main, il demanda à Adam de patienter, et décrocha. Il murmura quelques mots inaudibles derrière sa barbe de trois jours, puis reposa son joujou dernier cri, le tain livide, avant d’allumer l’écran géant, qui trônait au bout de la salle de réunion. Une journaliste apparut, essayant tant bien que mal de maîtriser ses émotions, son micro tremblant comme une feuille entre des mains trahissant sa frayeur. Avec une voix blanche chevrotante, elle annonça que les craintes formulées par des astronomes, jusqu’alors tues, se révélaient confirmées après des mois de recherches. Un rocher de plusieurs dizaines des kilomètres de diamètre s’était détaché d’une ceinture d’astéroïdes et fonçait vers la Terre. La collision était inévitable, et les dégâts sans commune mesure.

Mais la Terre n’eut pas besoin de la participation d’un astéroïde pour voir sa surface changer. La panique envahit la population, et les pays s’embrasèrent. Pour maintenir un semblant d’ordre, les Nations Unies établirent une illusoire loi martiale et des couvre-feux tout aussi dénués de sens. Il s’agissait de ne pas laisser la Terre s’auto détruire. On aurait tué pour un bout de pain sec, ou un steak passé de trois semaines. Tous les commerçants pliaient bagages, les banques firent faillite, et les pillages se multipliaient. Le peu de policiers fidèles au poste ne suffisaient pas pour endiguer la criminalité qui explosait. C’était l’anarchie, et au travers d’elle le reflet de la nature animale de l’homme, qui s’était targué des siècles durant d’être la plus avancée des créatures terrestres.

On restait cloitré chez soi, en parlant des choses que l’on ne fera pas. On découvrait des petits plaisirs auxquels on n’avait jamais prêté attention. On regardait le soleil se lever, en se demandant encore combien de fois on pourrait y assister. Adam n’attendait plus rien. Il venait d’épouser la bibine. Pourtant, il avait bien réussi à s’en défaire quelques années auparavant, alors que, rentrant complètement torché d’une beuverie organisée par l’un de ses amis – un parfait connard qu’il exécrait mais qui sortait toujours un bon whisky de derrière les fagots quand l’occasion se présentait – il avait pris la voiture et avait heurté, au détour d’un virage, un couple qui avait eu le malheur de vouloir profiter d’une soirée en tête à tête. Il s’en foutait royalement. « De toute façon, ils seraient morts demain. Ou dans l’heure qui suit ». Pour se prouver que ce n’était pas qu’une peau de chagrin qu’il transformait en insouciance quand le houblon faisait office de sang dans ses veines, il but une rasade de plus. « Ca va pas me tuer ». Puis il éclatait de rire devant l’incongruité de la situation.

Adam n’aimait pas grand monde. Il ne s’aimait pas lui-même. Un traumatisme d’enfance qu’il s’était promis toute sa vie de régler. Voyant la promptitude et l’ironie avec laquelle celle-ci se dirigeait vers le néant, il s’était décidé à prendre les choses en main. Après la confirmation de l’annonce de la fin du monde, il avait filé à l’anglaise. Pas besoin de démissionner. Son vieux patron avait coulé avec le navire. On l’avait retrouvé pendu dans son bureau. Comme de tout le reste, Adam s’en lavait les mains. Il se dirigea vers les toilettes, et leva la lunette pour se soulager. Bizarrement, il avait toujours gardé cette vieille habitude que lui avait inculquée sa mère. Sa voix stridente résonnait encore dans ses oreilles, quand elle hurlait en bas des escaliers que c’était un « gros dégueulasse qui ne respectait rien dans cette foutue baraque ». Adam s’amusait de la situation. Privé d’un père qu’il n’avait jamais connu, et dont il serait volontiers allé pisser sur la tombe, il avait besoin de s’imposer en tant qu’homme, et ne savait pas s’y prendre autrement qu’en faisant tourner en bourrique sa pauvre mère qui s’arrachait les cheveux pour donner une éducation décente à ce « bon à rien qui finira comme son ivrogne de père ». Mais du jour au lendemain, alors qu’il apprenait son décès – une crise cardiaque, probablement causée par un surmenage trop intense – la première chose qu’il faisait avant de défaire sa braguette, était bien de se rattraper aussi lamentablement qu’il le pouvait, auprès de cette femme pour qui il avait le plus profond respect. La seule personne qu’il n’ait jamais aimée.

Il eut un mouvement de recul en voyant le reflet de son visage dans le miroir. Une barbe grisonnante qui lui mangeait le visage, des yeux aux teintes jaunâtres, et des cheveux en bataille lui donnaient un air de damné revenant des entrailles de la terre. D’un haussement d’épaules impuissant et indifférent, il tourna le dos à cette projection hideuse de l’homme d’affaires, abonné aux chèques dont il aimait par-dessus tout les zéros qui s’alignaient, devenu un parasite de la société. Dans la poche intérieure de sa veste, il glissa un petit pistolet qu’il avait acquis à la sauvette, indispensable en ces temps où une vie qui foulait les trottoirs d’une ville soumise aux règles, qui stipulaient précisément qu’il n’y en n’avait pas, était en danger constant.

La carcasse torturée de l’hôtel de ville, éventrée par une foule sombrant dans le désespoir et la folie, achevait de se consumer dans les flammes qui l’embrasaient. Adam s’arrêta un instant devant ce triste tableau, à l’image de sa vie. Il avait été homme de foi, longtemps, très longtemps auparavant. Gamin, il s’était même engagé sur les voies du Seigneur. Aujourd’hui, il se moquait de la passion que vouaient les hommes à un esprit supérieur, mais pour la première fois depuis de nombreuses années, il pénétrait dans la cathédrale qui avait accueilli toutes ses prières, sans qu’elles parviennent toutefois à lui rendre sa foi envolée dans la nature, emportant avec elle un bout du petit bonhomme plein d’espoir et de malice qu’il était. Le monument médiéval respirait la même sérénité que dans ses souvenirs. Ses chaussures claquaient sur les dalles froides, alignées comme un régiment de soldats au garde-à-vous. Il ne restait plus aucun cierge à bruler pour implorer une hypothétique miséricorde divine. Les derniers encore allumés s’affaissaient mollement, répandant leur cire sur les restes de ceux qui avaient épuisé leur quota de non-réponses aux prières de ceux qui croyaient encore à une intervention céleste. Miraculeusement  la maison de Dieu était le seul témoignage du génie architectural humain à avoir été épargné de sa puissance de destruction. Il sourit à la pensée que cela pourrait être la dernière manifestation d’un Dieu qui avait abandonné ses enfants à leur sort. Adam s’avança vers l’autel, où un Christ mourrait inlassablement sur sa croix.

« T’as bien raison mon vieux. C’est qu’une bande de brebis galeuses. Tu les as perdues depuis longtemps. T’aurais mieux fait de ne pas sacrifier ton fils qu’on a cloué comme un malpropre. Il n’a pas lavé le pêché du monde. Il a rendu l’homme encore plus dangereux pour lui-même qu’il ne l’était avant, car quoiqu’il fasse, il savait qu’il serait pardonné. Tu nous as laissé croire à un salut éternel, à un pardon inconditionnel. Mais regarde-nous à présent, mariner dans notre propre jus. On va tous passer l’arme à gauche, et ça va être un beau bordel de par tes contrées. Tu dois bien te marrer de là où tu es, à voir les derniers fanatiques se prosterner en louant ton nom. Comme si t’allais nous sauver de ce foutu merdier. »

Un homme d’Eglise surgit derrière lui, dans sa soutane noire, le col romain mal ajusté. Il contemplait, sans vraiment y porter attention, l’autel derrière lequel il avait si souvent donné la messe. Adam se retourna, et planta son regard vitreux dans le sien. Il n’y lu que l’incompréhension et la misère de l’abandon.

«  Pourquoi rester seul dans cette Eglise ? Personne ne se rappellera de vous. Vous ne mourrez ni en héros, ni en martyr. Votre Dieu aura bien trop à faire pour se soucier de vous et de votre vie pieuse et débonnaire.

–  Je la lui ai donnée. J’ai attendu. Toute ma vie, j’ai attendu un signe de lui, un souffle, un rêve. S’il faut que je meure, alors je peux attendre la mort. Et s’il faut que mon âme attende dans l’au-delà, alors elle attendra. Nous mourrons tous, mon fils. Et je veux m’en aller à ses côtés.

–  Je ne suis pas votre fils, renchérit Adam d’une voix blanche.

–  Ah. Oui. Bien sûr. Vous vous êtes éloigné du chemin. D’où votre blasphème.

–  Dieu m’accorderait-t-il son pardon ? Comme une extrême onction avant l’heure ? C’est dans vos cordes, non ? Faites votre boulot pour une fois, ça m’éviterait d’avoir à faire quelque chose que je regretterais.»

Le prêtre fit volte-face et se tourna vers un Adam dont un sourire cruel déformait le visage. Un éclair de lucidité le frappa.

«  Ce n’est pas la première fois que nous nous rencontrons. Je suis un homme d’Eglise. Les gens viennent me voir. Enfin, les gens venaient me voir, rectifia le prêtre penaud.

–  Vous m’avez ouvert la voie, mon père. Votre catéchisme avait réussi à m’embrigader dans votre délire. Et c’est vous aussi qui l’avez définitivement fermée.

–  C’est que vous n’avez pas su écouter la voix du Seigneur. Elle requiert dévouement, patience et assiduité.

–  Putain, venez pas me faire la morale ! explosa Adam. Espèce de salopard, comment ose-tu ?! Après toutes ces années, tu n’as donc aucune mauvaise conscience ?! Je me souviens de tout ! De tout ! Je me souviens de toi, sale pervers, sale obsédé ! Faire ça à des gosses… J’espère pour toi que t’as pris ton pied ! Parce que ça s’arrête ! Tout s’arrête aujourd’hui ! Tu toucheras plus à qui que ce soit ! »

Adam empoigna le curé par le col, qu’il arracha, et le projeta sur un banc. Le prêtre s’écroula de tout son long, avant de se relever maladroitement, et se mettre à reculer, espérant échapper à son bourreau qui levait déjà son arme d’un calme olympien. Panique. Effroi. Incrédulité. La face de la victime n’afficha qu’une supplique silencieuse, pour demander un pardon inaccordable. Adam braqua le pistolet dans sa direction.

« Tu l’emporteras pas au paradis, enflure. »

Il pressa la détente.

Adam se foutait éperdument qu’il crève comme tout le monde. Il voulait être l’objet de sa mort. Il voulait voir sa figure se décomposer, le sentir trembler. Il voulait vivre de sa terreur, se nourrir d’elle pour se donner du courage. Il n’y avait que sa propre justice qu’il avait voulu rendre, dans sa forme la plus animale. Il venait de goûter à cette vengeance qu’il attendait, alors que toutes sortes de liqueur avaient remplacé le sang dans ses veines. Tranquillement, il rangea son arme, et sortit de l’Eglise. Il ne savait pas encore si ce qu’il éprouvait était du soulagement, tant son cœur palpitait, agité par trop d’adrénaline. Cela lui plaisait. Il se sentait invincible.

Sur le parvis, une jeune femme se dirigea vers lui. Elle avait du entendre le coup de feu et s’inquiéter. Adam lui fit comprendre qu’il allait bien et reprit son chemin. Eve Durant, qui avait enterré ses parents quelques années auparavant, décédés des suites d’un accident causé par trois grammes d’alcool dans le sang d’un chauffard défoncé, leva son arme, et logea deux balles dans le crâne d’Adam.

Il y eut un soir, et il y eut un matin.

Nous ne sommes pas grand-chose, et ne laisserons rien.

Helène Bourrée

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