Manifeste du parti ironique

Article écrit par Romain Richard.

On a tendance à oublier combien la vie est simple. Moi-même je l’ai oublié ces derniers mois, si angoissé que j’étais par mes résultats, parce que mes professeurs pensaient de mon travail ou par la qualité de mes copies. Peut-être ces trois points sont-ils les mêmes, après tout ? Ce qui est sûr cependant, c’est qu’à Sciences-Po, la demande en productions intellectuelles est grande. Et nous autres, pauvres petits ouvriers spécialisés de l’usine à intelligence, travaillons en flux tendu afin de satisfaire les besoins du corps professoral. Professeurs qui semblent, d’ailleurs, avoir un appétit en exposé à ce point insatiable, que M. Wasmer lui-même s’étonnerait du taux de croissance exponentiel de leurs utilités marginales. Alors, pour contenter la clientèle, il nous faut user de patience et d’acharnement. Tenir bon et s’intégrer, devenir un bon ouvrier.

Tout commence dans les cours magistraux, où les directeurs de chaque département nous donnent des outils afin qu’un peu plus tard, en conférence de méthode, le contremaître nous enseigne le moyen de les utiliser. C’est ensuite la distribution des tâches, réparties en fonction des commandes passées par les différents demandeurs. L’atmosphère devient pesante, les regards s’assombrissent et les corps se courbent légèrement, s’affaissant, comme un ressort sur le point de bondir. Quel heureux moment que celui de la distribution des tâches! Lorsque la classe ouvrière, subitement lancée dans une course pour la meilleure échéance, joue de ses coudes, donne des coups de pied afin d’obtenir ce qu’elle désire. Un devoir intéressant, certes, mais à une date convenable, planification du temps oblige. Chacun cogne donc joyeusement les doigts de son voisin avec le marteau qu’il a reçu quelques heures plus tôt en Bolivar, espérant ainsi qu’il ne puisse plus le lever, son doigt. «Parce qu’un doigt levé c’est une menace!» vous dis-je. Un doigt levé c’est quelqu’un qui pourrait nous passer devant. C’est quelqu’un qui pourrait mettre en danger notre ascension académique. Alors, on se bouscule et souvent c’est une véritable joute oratoire qui se met en place. L’un cite ses RTT à un autre qui lui répond que ses congés sont déjà déposés auprès de l’administration et qu’il serait pour lui impossible de s’en sortir à la mi-mars avec un travail pareil, «tu vois?». Chacun sa raison, chacun sa légitimité.

Et puis la course se termine comme elle avait commencé, sans réellement de vainqueur, parce qu’au final on a tous la même charge de travail. On redécouvre alors la solidarité, et dans les moments les plus sombres, quand sculpter un plan problématisé en deux parties devient un acte insurmontable, un camarade arrive à la rescousse pour nous redonner du courage. Je suis bien heureux que mes amis soient là, seulement parfois le stress et la fatigue prennent le pas sur l’optimisme.

Mais pas simplement le stress, la constance du travail surtout. La chaîne de montage qui ne s’arrête jamais, les tintements des marteaux sur le fer glacé… de quoi nous donner des maux des têtes abominables. Et puis les nuits blanches, les jours qui me paraissent plus gris à mesure que mes cernes en viennent peu à peu à chatouiller mes oreilles. Et le rire sarcastique de mon relevé de notes. Lui, que j’entends encore me dire, goguenard:  «Les autres sont meilleurs que toi!». Je ne suis pas parano, mais ici tout est une compétition. Non pas parce que nous le voulons – du moins pour la plupart -, mais parce que le système est fait ainsi. Je connais des gens qui sont à la tête de leur unité de production et qui ont été classés «B» ou «C», en dépit de prîmes excellentes. Tout cela parce que, dans un autre campus, quelqu’un s’est encore plus efforcé. Ça doit sûrement être le petit-fils de Stakhanov à Dijon!

C’est révoltant, avouez-le!

Moi, ça m’a révolté. Je me dis que nous ne devrions pas nous laisser écraser par le Fordisme que les grands patrons semblent avoir pris pour modèle. Il est inadmissible que la répétition soit notre seul crédo. D’ailleurs, je suis convaincu que cette nuit j’ai encore pianoté mon code ENTG en dormant! Ce genre de choses n’est pas normal. Nous devrions agir. Sachant les régions dont nous venons, je propose, ici, maintenant, que nous fomentions une révolution, parce que je pense que pour tout travail terminé nous devrions recevoir un verre de rhum. Ça nous ferait décompresser. Nous venons d’Amérique Latine et de la Péninsule Ibérique. Alors, croyez-moi, on s’y connait en révolution! En Rhum aussi d’ailleurs, mais là n’est pas mon propos. Nos continents ont connu des héros comme Bolivar, vécu des révolutions comme le 25 de Abril. On a hébergé des contestataires, des critiques, des subversifs. Des gens qui ont le courage de remettre en cause les politiques Chavistes à au moins 900km de Caracas. Pour toutes ces raisons, nous ne devons pas nous laisser endormir par les paillettes et la verroterie que nous fait miroiter la direction. Certes, si l’on continue à travailler durement et que nous faisons preuve de patience nous aurons des emplois intéressants, et bien payés, et une secrétaire, et une voiture de fonction, et une vie heureuse, voire opulente. Mais ce ne sont pas des raisons pour ne pas nous révolter, camarades! Nous nous devons d’agir, ne serait-ce qu’en l’honneur de nos ancêtres révolutionnaires qui nous regardent, comme nous les avons toujours connus, c’est-à-dire le couteau entre les dents. Alors, ne nous laissons pas accabler par le travail, lutons plutôt pour notre ration de rhum!

Mais laissez moi vous dire ceci – et cette fois je pèse mes mots – notre Histoire est celle de nos souvenirs, celle de ce que nous ferons des outils qu’aujourd’hui on nous donne. Cette école nous forme. Elle nous donne les bases pour devenir de bons éléments, et bien qu’elle représente une communauté où finalement j’ai trouvé ma place, elle n’est pas une finalité. Jamais devons-nous soumettre notre conscience à qui que ce soit. Pourquoi? Parce qu’elle est faite de nos parcours individuels. Notre histoire n’est pas celle de Sciences-Po.

On a tendance à oublier combien la vie est simple. Moi-même je l’ai oublié ces derniers mois.  Saint-Exupéry disait que nous sommes des otages et il n’avait pas tort. Selon lui, sans savoir d’où on vient on ne sait pas qui on est. Et ce sont les petites choses qui resteront présents à notre mémoire: le travail bien fait, les projets, les repas entre amis, la famille,; les plaisirs simples, en somme. A cela j’aimerai ajouter que sans savoir d’où on vient, on ne voit pas où l’on va.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s