Che Mélanchon

Créé en 2009, le Front de gauche est le seul parti politique français à faire fréquemment référence à l’Amérique Latine. En 2010, Jean-Luc Mélenchon publie son onzième ouvrage Qu’ils s’en aillent tous ! Titre inspiré du slogan des manifestants argentins durant la crise des années 2000 (« Qué se vayan todos ») et couverture rouge : Mélenchon entend inscrire son action politique dans la lignée de la gauche latino-américaine. En appelant à une révolution citoyenne, le programme du Front de gauche, L’Humain d’abord, s’inspire-t-il des expériences du continent sud-américain ? Sur les plateaux de télévision, lors de meetings, le candidat du Front de gauche fait part de son attachement au continent sud-américain et crée la polémique en défendant les expériences cubaines ou vénézuéliennes. S’agit-il d’une stratégie de différenciation politique ? L’Amérique latine est-elle une réelle source d’inspiration pour le Front de gauche ?

Nous avons rencontré Guillaume Beaulande, responsable du réseau des traducteurs au sein de la commission internationale du FDG, afin de comprendre quelle place occupe l’Amérique Latine dans le programme et l’idéologie du Front de gauche.

D’où vient l’intérêt de JLM et du FDG pour l’Amérique Latine ?

« Cela me semble un peu difficile de vous expliquer ce qui a amené Jean-Luc Mélenchon à s’intéresser à l’Amérique Latine, si ce n’est ce qui nous a tous amené, au Parti de gauche et au Front de gauche, à nous intéresser à ce continent : ce qui s’y est passé depuis dix ans s’est passé nulle part ailleurs dans le monde. »

« Le socialisme du XXIe siècle, la révolution citoyenne en Equateur, la révolution indienne en Bolivie, sont autant de processus qui nous ont intéressés. »

On regarde « ce qu’a fait Rafael Correa avec la révolution citoyenne et on regarde […] la façon dont il a repolitisé les gens, la façon dont il a amené la politique dans la rue, la façon dont il amené des outils de compréhension au peuple, qui n’était jusque là qu’un peuple et qui est devenu un peuple de citoyens. »

Si le Front de gauche ne mentionne qu’à une seule reprise le continent sud-américain dans son programme, en exprimant son soutien au projet Yasuní-ITT (voir note), les principaux piliers du programme L’Humain d’abord s’inspirent des expériences latino-américaines, affirme Guillaume Beaulande.

« Lorsqu’on propose une redistribution des richesses ou une planification écologique, on est vraiment au cœur de ce qui s’est passé en Amérique Latine ».

En revanche, « il ne s’agit pas de dire aux gens que Chávez est un exemple, parce qu’on serait alors dans la personnification du pouvoir. On n’est pas chaviste, ni corréiste, ni moraliste, cela ne veut rien dire. Se sont des mécanismes de pensée issus d’un autre âge : l’Amérique Latine a avancé. » Malheureusement, “la simplification « chaviste ou non chaviste », a souvent lieu ».

Le Front de gauche se réfère essentiellement aux expériences de trois pays sud-américains.

« Nous pensons au Venezuela, à la Bolivie et à l’Equateur bien évidemment ; nous pensons que toutes les réussites qui ont eu lieu dans ces pays doivent nous inspirer ».

« En Bolivie, quand Morales est arrivé en 2005 au pouvoir, les autochtones, les indiens, que ce soit les Aymaras, les Quechuas, n’avaient pas de papiers, ne votaient pas. Ils étaient complètement dépolitisés.  L’éducation populaire a vraiment permis au peuple de se réapproprier les outils de son émancipation »

Se dirige-t-on vers une transposition du modèle du socialisme du XXIe siècle à la France ?

« Il ne s’agit pas de copier mais de s’inspirer. Parce que les configurations ne sont pas les mêmes, parce que les contextes sont différents, parce que nous n’avons pas la même histoire”, l’Amérique Latine ne constitue qu’une source d’inspiration. « Ce qu’il faut prendre, c’est l’élan démocratique et d’émancipation. »

Quelle est la place de l’Amérique Latine dans les médias occidentaux ?

Selon Guillaume Beaulande, la place réservée à l’Amérique Latine dans les médias occidentaux est révélatrice d’une information biaisée.

« On a vu que les médias se sont beaucoup intéressés à la question des mineurs chiliens qui se sont trouvés enfermés, mais beaucoup moins au sort du peuple Mapuche dont le mouvement social est systématiquement criminalisé par le président Sebastian Piñera. On sent bien que, chaque fois qu’il est question des processus révolutionnaires ou des processus démocratiques en Amérique Latine, il y a une certaine tendance à la caricature. On se cache derrière des mots tels que ‘populisme‘, ‘caudillisme‘ pour éviter d’argumenter sur le fond de la pensée.  Que ce soit à propos de Chavez, de Correa ou Morales, chaque fois qu’il est question d’eux, c’est pour parler uniquement de ce qui ne va pas. »

« Cette tendance à traiter des leaders, Chavez, Correa ou Morales comme de vulgaires populistes montre qu’ils [les médias] ne savent pas du tout ce que veut dire le populisme et qu’il y a un mépris du peuple ».« A mon sens, les médias français tombent dans la facilité de se faire le relais des médias locaux, c’est-à-dire des medias latino-américains souvent aux mains de la finance, du secteur privé. N’oublions pas que 70 % des médias au Venezuela appartiennent au secteur privé. »

« On ne peut pas traiter de l’AL comme d’un bloc monolithique. »

A l’évocation du rapport de Jean-Luc Mélenchon à Cuba, Guillaume Beaulande déclare ne pas souhaiter s’étendre sur le sujet.

« L’histoire sur Cuba en janvier dernier, [ lien video France Inter : http://www.les-elections-presidentielles-2012.com/VideoDetail/xgisc0 ] montre la stratégie des médias dominants vénézuéliens, privés en Equateur et la manière biaisée dont ils traitent les événements. » Il ajoute qu’ « on ne parlera pas de la question cubaine intelligemment tant qu’on n’aura pas pris en compte toute son histoire depuis 1898 et même avant […], tant qu’on ne parlera pas de Guantánamo, tant qu’on ne parlera pas de l’embargo américain ».

Le Front de gauche semble se concentrer sur les expériences des pays qui se réclament de la révolution bolivarienne. D’autres, comme le Brésil, dont la classe moyenne a connu un grand essor sous la présidence sociale démocrate de Lula, sont peu cités.

« Nous nous inspirons moins des avancées du Brésil puisqu’elles sont moins évidentes que celles qui ont eu lieu en Equateur et en Bolivie. Par ailleurs, « je crois que le processus a été moins radical. »

Quel regard porte les latino-américains sur le Front de gauche ?

« Les latino-américains ne sont pas dupes sur l’incapacité de la sociale démocratie européenne à affronter le système et à se défaire des diktats du marché financier. En effet, la sociale démocratie en Amérique Latine n’a pas été en mesure de changer la donne. »

« Les latino-américains nous on regardé [lors du rassemblement du 18 mars 2012, place de la Bastille]. Le commentaire qui revient le plus souvent dans les médias, […] est que la gauche semble être enfin revenue en France. » Un collectif latino-américain de soutien du Front de gauche s’est par ailleurs créé. Il approuve le programme L’Humain d’abord qui « rejoint les idéaux progressistes et les idées des mouvements libérateurs en Amérique Latine ».

[lien pétition en ligne : http://www.petitionenligne.fr/petition/appel-du-collectif-latino-americain-de-soutien-au-front-de-gauche/2284 ]

Plus qu’un sujet de controverse, l’Amérique latine constitue une réelle source d’inspiration pour le Front de gauche. A travers le slogan de la campagne « Prenez le pouvoir », ce sont les processus d’émancipation citoyenne que le parti souhaite mettre en avant. Il n’est pas question de prendre modèle sur les expériences sud-américaines mais de s’en inspirer. Dans un débat présidentiel euro-centré, le Front de gauche propose une alternative intéressante, basant sa réflexion sur les expériences d’un continent en perpétuel mouvement.

 

Mélenchon et l’Amérique Latine en 5 dates

1992 : participe au sommet de la terre de l’ONU à Rio de Janeiro avec la délégation du président Mitterrand

2000-2002 : en tant que ministre délégué de l’enseignement professionnel sous le gouvernement Jospin, Jean-Luc Mélenchon se rend 3 fois à Porto-Alegre, Mecque des altermondialistes

2006 : voyage en Bolivie et au Venezuela en Février, puis se rend à nouveau au Venezuela en Novembre, en tant qu’observateur du bon déroulement des élections présidentielles. Il visite à l’occasion les locaux de la chaine VIVe TV

2010 : publication de l’ouvrageQu’ils s’en aillent tous !

Décembre 2010-janvier 2011 : JLM quitte l’hémicycle du Parlement européen lors de la remise du prix Sakharov (pour la défense des droits de l’homme) au journaliste et dissident cubain Guillermo Fariñas. Interrogé sur son geste, il déclare sur France Inter que « Cuba n’est pas une dictature »

Le Projet Yasuní-ITT

Lancé en 2007, le projet équatorien vise à obtenir une compensation financière de la part de la communauté internationale en échange de la non-exploitation des réserves pétrolières, situées dans la Parc national Yasuní en Amazonie.

 

Article écrit par: Léa Teillet

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