Gina Pane

« Vivre son propre corps veut dire également découvrir sa propre faiblesse, la tragique et impitoyable servitude de ses manques, de son usure et de sa précarité. En outre, cela signifie prendre conscience de ses fantasmes qui ne sont rien d’autre que le reflet des mythes créés par la société… le corps est une écriture à part entière, un système de signes qui représentent, qui traduisent la recherche infinie de l’Autre. »

Gina Pane est le genre d’artistes qui interpellent. En général, quand on tape son nom dans Google Images, la première envie irrépressible, c’est l’envie de gerber. L’image d’un corps couvert de vers qui se promènent aux coins de la bouche, des yeux – les siens, Gina Pane mettant en scène son propre corps, une autre où elle est en train de s’inciser au rasoir en costume blanc… Assez inhabituel en somme. Sauf que j’ai décidé qu’il était temps de se pencher sur cette nouvelle forme d’art – si art il y a, certains n’y voyant qu’une manière de se charcuter en public. Mais derrière ces mutilations rituelles existent une véritable subjectivité, une vision du monde, que Gina Pane communique et rend universelle à travers ses « actions » (terme qu’elle préfère à celui de « performances »). N’est-ce pas, après tout, la définition d’une œuvre d’art ?

Comment se passe, donc, une typique « action » de Gina Pane ? Dans Discours mou et mat, elle commence par s’inciser la langue, laissant le sang couler sur sa lèvre inférieure et son menton, puis, agenouillée, se couche sur une planche de bois recouverte de verre brisé coupant. Avec Action sentimentale, vêtue de blanc, elle porte un bouquet de rose dont elle arrache les épines pour se les planter dans le bras, avant de les retirer, laissant un filet de sang couler. En guise de geste final, elle s’incise la paume de la main avec un rasoir.

Au-delà de la répulsion immédiate, le langage est universel : pousser son propre corps aux limites de la souffrance, en vulnérabilité totale face à son public. L’acte est admirable. Par ses actions, Gina Pane met à nu le processus de création artistique, le donne à voir à vif, représentant l’artiste dans toute sa splendeur, pleinement humain. Sa réflexion est à rapprocher de celle d’Antonin Artaud et de son art de la cruauté : le corps est interrogé à travers la blessure. Des actions de Gina Pane, il ne reste que des cicatrices. Cicatrices qui amènent à réfléchir sur les limites de l’acte artistique dans sa recherche d’un autre langage.

La mouvance du body art tente d’éprouver l’existence à travers l’agression de la sensibilité, l’utilisant comme catharsis de la douleur. Une mise en danger constante, qui ne fait que refléter et rendre public l’intime en chacun de nous. C’est en ce sens que Gina Pane touche l’universel : elle ose mettre le doigt sur les blessures collectives et y propose un exutoire. Elle travaille contre une société anesthésiée, faisant de ses actions, qui rassemblent un public hypnotisé, un manifeste à l’insupportable et à l’émotion qui en découle. Et puis c’est une femme, alors c’est encore plus fort : elle se taillade un corps de femme, un corps doux et fragile par nature sociale, le corps de la vie, un corps, donc, sacré. Elle réinvente le rapport à la beauté.

« La blessure est la mémoire du corps : elle représente sa fragilité, sa douleur, donc sa véritable existence »

Gina Pane n’est pas la seule à incarner la mouvance du body art. Sa contemporaine Marina Abramovic produit elle aussi un art saisissant à travers des performances centrées sur son corps et, élément supplémentaire, celui de son compagnon l’artiste Ulay. Leurs deux bouches collées l’une à l’autre, ils respirent tour à tour l’air des poumons de l’autre, jusqu’au point où ils n’échangent plus que de l’anhydride carbonique, jusqu’à la suffocation. Les performances de Marina Abramovic, comme celles de Gina Pane, poussent la douleur et l’horreur de la souffrance jusqu’à leur point le plus extrême. Marina Abramovic, lors d’un happening à Naples, livre son corps au public avec une seule consigne : « Faites de moi ce que vous voulez » en mettant à disposition des couteaux, des haches, des seringues et des fouets. Elle est maltraitée, ses vêtements arrachés, et on braque sur elle un pistolet chargé.

De nos jours où le corps est de plus en plus sacralisé, utiliser le corps comme un outil pour exprimer un langage nouveau de l’émotion nous paraît choquant. Jusqu’où sommes-nous prêts à accepter la douleur d’autrui ? Jusqu’où sommes-nous capables d’en être témoins, voire de la provoquer ? Gina Pane, comme Marina Abramovic, ne font que nous renvoyer en pleine figure la souffrance à laquelle nous sommes pourtant confrontés tous les jours. Au lieu d’être ignorée, mise de côté, cachée dans un coin de notre intimité dans notre recherche effrénée de la perfection, elle est mise à nu, en plein jour, violemment vraie.

L’art nous interpelle et nous fait douter, et en ce sens, il nous fait toucher l’essence même de la vie. Figure mythique du body art, Gina Pane en est un merveilleux exemple.

 

Article écrit par: Nelly Slim

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