Lettre ouverte à Hervé Gourdel

Recueillement, silence, hommage… Ça, c’est la face bien pensante, officielle, vernie et propre. Celle que l’on affiche pour paraître correct en société, se donner bonne conscience et ne pas susciter de cris effarouchés. L’autre face, celle de l’excitation morbide et des paillettes de sang, est moins élégante, et bien plus trash. Cette face, c’est celle que l’on découvre en ouvrant l’onglet Internet, lorsque l’on s’aperçoit que le film de ta décapitation se trouve dans le « top recherche ». Paradoxe pervers, non ?
Respect, dignité … autant de mots qui monopolisent les ondes, bombardent les écrans et inondent les réseaux sociaux. Et pourtant, derrière ce masque de pudeur, une recherche avide de l’atroce, un désir de voir l’horreur, d’observer en direct la mort d’un compatriote. Nul ne peut nier que la décapitation d’un innocent lui fend le cœur, le révolte et l’interpelle. Mais pourquoi donc cette envie de regarder, d’assister à cette mise en scène de la mort ?

Il s’agit peut-être de l’ennui du quotidien : c’est vrai après tout, voir ta tête ensanglantée peut être un moyen de pallier à la morosité de la rentrée, à la fatigue du boulot ou au ras-le-bol conjugal. Une autre hypothèse, plus philosophique, consisterait à penser que nous sommes des êtres vils, « mauvais par nature », comme s’évertuait à le dire Kant. Perspective guère plus réjouissante que la première, mais sans doute plus réaliste. Parce que oui, tiens, soyons réalistes pour une fois ! Si la vidéo de ta décapitation défilait sous nos yeux, à cet instant même, combien quitteraient la salle ou détourneraient le regard ? Sans doute, après quelques minutes de visionnage, une bonne moitié ne parviendrait pas à soutenir l’atrocité de l’acte, se cacherait le visage dans les mains ou se réfugierait dans des bras accueillants. Mais cela ne change pas le fait qu’elle aurait décidé de regarder la vidéo. Il existe certes une différence considérable entre l’acte de rester juste pour voir, et celui d’entreprendre une recherche sur Internet pour t’observer mourir. Pourtant, tous deux révèlent un goût pour l’Horreur, la vraie, celle avec une majuscule, pas celle des films de série B.2336048-message-de-sang-la-video-d-herve-gourdel-tres-recherchee

C’est bizarre quand même … Parce qu’après tout, l’Horreur, on en a tous les jours à se mettre sous la dent. Les Africains qui crèvent d’Ebola. Les Syriens qui pourrissent sous les bombes. Alors, quel est ton secret Hervé ? Comment se fait-il que l’on se précipite sur Youtube pour te voir te faire arracher la tête alors qu’on se contrefout des syriens ?
Parce que tu incarnes la figure de l’innocent tué sans raison, arguera la majorité. Comme si les malades d’Ebola étaient responsables de leur diarrhée …
Parce que tu es français, avoueront quelques uns. Quand la France est touchée, quand le rouge du drapeau tricolore vire au rouge sang, le sentiment national s’émoustille. Merci donc, Hervé, de ressusciter en nous un semblant de flamme nationale. Dommage que cela se manifeste par une ruée morbide sur Youtube. Dommage que cela se traduise par un attrait malsain vers le sang et l’atrocité. Dommage que cela entache ton repos et le respect qu’on lui doit.

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