Exhibit B

A Londres, en septembre dernier, quelques dizaines de personnes se réunissent devant le Barbican pour empêcher des spectateurs d’assister à une nouvelle exposition : Exhibit B. Créée par le sud-africain Brett Bailey en 2010, cette exposition fait depuis le tour de l’Europe et de l’Afrique du Sud pour être présentée au plus large public possible. Mais qu’est-ce qu’Exhibit B présente de si scandaleux pour amener des individus à manifester pour en interdire la présentation ?

Organisée sous forme de douze tableaux vivants, Exhibit B a pour ambition de reproduire les zoos humains du XIXe siècle et ainsi de les dénoncer. Chaque tableau est constitué d’un ou plusieurs acteurs, immobiles et qui ne va pas (et ne doit pas !) éviter le regard du spectateur. On est premièrement invité dans une salle d’attente où on nous attribue un numéro et on rentre alors l’un après l’autre dans l’exposition. Si on est, la plupart du temps, confronté directement sans aucune barrière aux personnages, dans certains tableaux le metteur en scène joue avec les accessoires comme avec un miroir dans lequel le spectateur doit regarder pour croiser le regard de l’actrice. Mais il existe aussi des tableaux où les acteurs sont amenés à interagir, ainsi dans un des tableaux on peut assister à un chant qui évidemment surprend et même plus, intimide. Le spectateur est tout seul devant chaque tableau, devant chaque acteur et devant chaque histoire. Il ne le restera pas longtemps par peur d’être vraiment seul confronté à ce qu’il a devant lui ; il aura tendance à attendre le suivant ou à rejoindre le prochain. Cette exposition dérange, on ne sort pas indemne d’Exhibit B.

Pourtant, cette œuvre qui se voulait dénonciatrice du racisme colonialiste, se retrouve aujourd’hui au centre d’un grand débat. Si cette œuvre a été créée depuis déjà quatre ans, c’est cet automne que de nombreux groupes de protestations ont émergé pour dénoncer le racisme que l’œuvre de Bailey présente malgré lui. Que ce soit par le biais de groupes Facebook ou par des manifestations comme celle prévue le 27 novembre devant le Théâtre Gérard Philippe à Saint Denis, des milliers de personnes se mobilisent pour interdire la représentation de l’œuvre sud-africaine. Pour ces militants anti-racistes, Exhibit B est bien plus qu’une reproduction des zoos humains, c’est pour eux une insulte faite à la mémoire de leurs ancêtres et à l’histoire de l’esclavage et du colonialisme. En effet, sans aucun recul, sans aucun accompagnement du spectateur, exposer des êtres humains sans explication claire n’est pas juste une dénonciation d’un zoo humain, c’est bien un zoo humain. Ainsi en Pologne, lors d’une des représentations, des spectateurs convaincus d’être face à une statue ont commencé à se moquer ouvertement du physique d’une des actrices. Ce qui pourrait passer pour une simple anecdote n’est pas sans rappeler le fonctionnement des zoos humains du XIXe siècle. D’autres militants ne voient pas, en soi, un problème dans la reproduction des faits, mais s’interrogent alors : si on fait le choix d’exposer les noirs victimes de ce système pourquoi ne pas aussi faire participer les blancs, avec leurs fouets et leurs chaines, qui faisaient eux aussi partie de l’Histoire, pourquoi ne pas les montrer eux aussi ? Beaucoup se demandent si une même tentative de dénonciation faite par un membre de la communauté noire n’aurait pas eu plus de légitimité. En effet, Brett Bailey, bien qu’ayant longuement étudié la question coloniale et post-coloniale en Afrique, reste un homme blanc sud-africain, soit un descendant de la minorité oppressive d’Afrique du Sud : peut-il donc mettre en scène des évènements avec lesquels il a une relation si « spéciale » ?

Même si ces arguments et les manifestants ont permis de mettre fin à la représentation londonienne de l’installation, la démarche rencontre beaucoup plus de difficultés en France.  A Paris, les responsables de la plupart des théâtres où s’arrêtera l’exposition défendent férocement Brett Bailey. Ils ne comprennent pas comment une œuvre qui est pourtant reproduite depuis plus de 4 ans est aujourd’hui censurée. Après le vandalisme et la désinstallation de l’œuvre de McCarthy place Vendôme en octobre dernier, nombreux sont ceux qui s’inquiètent de la main mise grandissante sur l’art, y voyant même un affaiblissement de la liberté d’expression des artistes. Si l’œuvre dérange et bien tant mieux ! C’est le but recherché, plus elle dérange plus on va parler d’elle, plus on va aller la voir et alors elle passera à la postérité.

C’est sans doute vrai, mais est-ce nécessaire ? Doit-on continuer d’humilier pour préserver le devoir de mémoire, ou alors ne peut-on trouver d’autres moyens ? Je ne propose pas ici de donner mon opinion ni de vous dire que c’est mal ou non d’aller assister à Exhibit B, je vous suggère juste d’y réfléchir. J’ai moi-même assisté à une représentation d’Exhibit B en 2013 dans le cadre d’une option Histoire des Arts. Dans la hâte de consommer rapidement une toute nouvelle création artistique qui s’arrêtait dans notre ville, personne ne nous a amené à une réflexion plus construite sur la question. Pouvoir réfléchir sur ce dont on a été témoin avec plus de matière que juste nos sentiments aurait pu nous guider vers un véritable devoir de mémoire, tel qu’il est défendu par l’artiste, cependant, ce soir là, tout comme aux autres représentations, le spectateur est laissé seul face à cette installation complexe et c’est à lui de faire cette démarche, mais cela demandera alors un plus grand effort, effort que tous n’ont pas forcément ni les moyens ni l’envie de faire.

Après être passée par Poitiers, Exhibit B sera dès la semaine prochaine présentée en banlieue parisienne puis à Paris. Cette représentation ne sera sans doute pas facile d’accès mais elle reste actuellement toujours à l’affiche et continuera également de faire débat entre grands spécialistes de la question tout comme entre les simples spectateurs.

Alors, Exhibit B, censure exagérée ou installation raciste camouflée ?

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