PARIS GOULAG

« La France est une République démocratique, libérale, fonctionnant selon les principes d’un Etat de droit ». Voici ce que j’apprenais étant encore enfant à l’identité promise, presque-citoyen.

     Mais je n’ai jamais connu cette France-là, depuis le berceau jusqu’aux portes des Ecoles où ces mots sont repris, analysés en chœur -on pourrait facilement dire « malaxés contre nos âmes », pour nous persuader nous-même que tout ça est bien vrai-. Je n’ai jamais connu la France qu’on m’a racontée, et je suis de ces « français dès l’utérus », ce qui limite d’emblée l’objectivité du choix. J’ai connu un Etat de principe historique, une Nation rhétorique et un Gouvernement perçu non pas comme une chose publique mais comme une classe élitiste privilégiée. Un Etat où les multiculturalistes à l’ouverture affichée se muent à nouveau en sombres réfractaires identitaires lorsque se referment les cloisons du chez-soi.

     Les 7 et 9 janvier 2015, nous n’avons pas seulement assisté à des actes antihumains, commis par des soldats de brocante qui ont terni l’image d’une religion. Nous n’avons pas seulement observé, avec tout notre honneur hiérarchique, la minute de silence et les heures de grand bruit commun. Ni seulement jeté un regard plein d’effroi sur l’agrégation des masses sans yeux et sans oreilles qui ont trouvé dans un mouvement collectif l’occasion peu risquée de se sentir enfin intégrés au Grand Tout.

Nous avons assisté sans le savoir à la réinitialisation de la République.

     421-2-5 n’est pas qu’une soustraction. C’est aussi l’article du Code Pénal qui définit, avec la force de l’imprécision, le crime d’ « apologie d’actes terroristes ». 421-2-5 : voici le code gravé à vie sur le front de ceux qui ont voulu émettre un jugement plus nuancé sur des événements qui n’ont rien de ponctuel, rien d’un « fait divers », mais relèvent au contraire d’un système parallèle au notre, avec ses postulats métaphysiques, ses lois, ses folies et ses camps d’entraînements. Où trouver un humour, une ironie, loin de l’avis triste et sans solution des moutons de l’urgence ? Où trouver une fin à notre mal-être ? Qu’en disent les juges ?

     Oh, 3 fois rien, 117 fois rien : seulement 117 procédures pour apologie du terrorisme, dont plus de 89 condamnations, s’entassent sur les hauts bureaux des tribunaux. Ceux-ci ne prennent même plus la peine d’être correctionnels ; pour un outrage lâché ivre mort devant le gendarme en retour de soirée, pour une provocation irréfléchie d’un petit niçois de 8 ans, vous, moi, quiconque dérape ou veut faire rire comme l’aurait fait Charlie, passons tous au pénal. Il faut être puni pour préserver la Société : cette même Société qui manifeste dehors pour la liberté d’expression. Et comme on ne veut pas rester en détention, notre avocat ne demande pas une relecture du dossier, le juge requiert la comparution immédiate, qui sous-entend condamnation au ferme. Pas les « TIG » des mineurs délinquants, pas le « dégrisement » du vieux loubard, ni la « gardav’ » des habitués, mais la mise en détention provisoire, derrière les vrais barreaux. Sans parole ni négociation, sans socialité. Dans la prison. Précisément là où les troupiers de fortune Kouachi et Coulibaly, et tous les autres, font leurs premières écoles : la carrière d’un criminel ne se termine pas en prison, elle y commence souvent. Ainsi va le cercle vicieux, engendrant une Justice d’exception expéditive, qui terrorise. Voilà sans doute pourquoi le jeune niçois fut dénoncé aussitôt par son professeur apeuré, illustrant sans doute ainsi les belles valeurs républicaines de Calomnie et de Délation. Le Général aurait-il approuvé ?

Paris Goulag illustration

117 procédures ont été lancées pour « apologie du terrorisme ou des actes terroristes » depuis les « attentats de Janvier ». Les juges français sont débordés et pressés par les arrestations et le nombre de présentations au pénal par les procureurs.

     Nous n’avions pas dépassé 24 condamnations au total depuis 1994. Les procureurs, pressés dans un couloir entre un ersatz de devoir civique et leur peur maladive de l’abus, requièrent aujourd’hui entre 6 mois et 1 an de prison ferme. Pour alléger leur conscience et les soulager du poids du marteau de la Justice, le Commandeur Valls devance les consignes de son Amiral, la promesse aux citoyens, et de surcroît la Loi qu’il fit aisément réformer 4 jours après l’attentat (profitant du sentiment général et de cavaliers législatifs tombant à poings fermés). Jusqu’à la Constitution de la République, dont les lobbies antiracistes et pacifistes tentent de refonder la téléologie en définissant « l’indivisible, le laïc, le démocratique et le social » comme « l’unifié, l’économique, le pouvoir d’association, et la charité ». Seuls les états primitifs de la Révolution Républicaine peuvent amener une telle cohésion manifeste dans les rues, le rassemblement revendicateur d’une nation qui ne sait pas ce qu’elle revendique pendant que des lois de destruction des droits citoyens la rendent à son statut de sujet du souverain. Le devoir prime et ce nouveau sujet soumet sa vie privée, notamment informatique, par crainte de l’ « ennemi commun ». La « liberté d’expression absolue » défendue est un concept étasunien qui ne peut exister en France en raison des principes de respect des dignités et croyances. Alors certes, la centaine d’Hommes levés au petit matin par les services d’écoute de notre République primitive, de cette République aux ailes cassées se jetant du toit pour reprendre un nouvel élan, eux ne nous verront plus jamais de la même manière. Ils nous verront comme les maîtres d’un arbitraire qui les a mis en cage. En additionnant tous ceux qui s’identifieront à leur incompréhension de fautifs d’un jour ou de théoriciens du complot, on obtient un résultat bien difficile à dissimuler : la véritable fêlure sociale.

     Finalement par notre mégarde, la fraternité devient sélective, l’égalité relative au contexte, et la liberté sécuritaire. Alors, depuis le goulag de pensée policée qu’est devenue notre glorieuse capitale en sanglots, où ceux qui se croient libres sont enfermés à double tour, espérons qu’un jour les rouages de l’incroyable machine politicienne des Hommes rouilleront et se démettront, et que chacun pensera de nouveau. Car observez-le ; la démocratie qui abolit le privé et désintéresse des causes du public en vantant ses effets, la démocratie des masses masquées, est de ces machines qui ne s’huilent qu’aux larmes de frustrations et au sang des martyrs.

Louki-Géronimo RICHOU.

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