Le mirage du grand soir

L’apparente victoire de Syriza aux élections législatives grecques sera-t-elle l’élément déclencheur de l’avènement d’un tournant politique en Europe ? Au lendemain des résultats du scrutin, l’espoir d’une percée généralisée de la gauche radicale dans l’Union n’est pas caressé sans lyrisme. L’exaltation d’un ordre nouveau, largement déformé par le discours médiatique, ne doit pas occulter l’essence de ces mouvements, qui ne se placent pas à contre-courant du système qu’ils critiquent. Une première garantie de désillusion.

« Le centre de gravité politique dans l’Union européenne vient de dévier au Sud », affirmait le chroniqueur François Lenglet sur France 2, le 25 janvier dernier, à l’annonce de la confirmation des 149 postes sur 300 obtenus par le parti d’extrême gauche Syriza (littéralement « coalition de la gauche radicale » en grec) à l’assemblée hellénique. Le regard rivé vers la péninsule ibérique, prononçant le nom de Podemos comme on goûterait du vin fin, on se prend à rêver…  A rêver d’une souveraineté populaire retrouvée, de pays libérés du « carcan austéritaire », d’une troïka économique cédant au rapport de force imposé par les nations. Pourquoi pas, somme toute ?  N’y a-t-il pas là la fenêtre d’opportunité politique, si chèrement attendue, d’alliance d’un bloc du Sud majoritairement orienté à gauche ?

Ce fantasme est bien loin de la réalité des propositions de Syriza comme de Podemos, et de l’étroitesse de la capacité d’action qu’il pourrait leur incomber. Il convient tout d’abord de repréciser la nature de ces deux mouvances (ou plus largement des regroupements du type « Front de gauche » français partout en Europe), qui ne défendent rien d’autre que des idées « extrêmes » de social-démocratie. Leur cheval de bataille, la fameuse « renégociation » de la dette, qui par ailleurs n’est pas acquise loin s’en faut, ne doit pas occulter sous ses airs subversifs une carence cruelle de souveraineté dans la production de la décision politique. Cette dernière ne peut pas aller au-delà d’une « atténuation » des logiques destructrices du capitalisme libéral qu’ils dénoncent. Comment impulser une croissance de type keynésien en augmentant le salaire minimum sans saper la sacro-sainte productivité du travail indispensable aux règles de compétition inhérentes au cadre européen ? Comment réenclencher les dépenses publiques avec des caisses exsangues, soumises de surcroît à des interdits de dépassement fixés par les traités européens ? Alors certes, le peuple grec aura le droit à une meilleure surveillance du système bancaire, à une lutte accrue contre la fraude et l’exil fiscal, mais est-ce là la teneur de l’espoir suscité par la victoire de Syriza ?

La vérité est que, bien loin de pouvoir changer l’ordre européen, Alexis Tsipras n’en a pas la prétention. Ni Podemos d’ailleurs, dont l’aile principale, chapeautée dans une dérive démagogique par Pablo Iglesias, a renoncé à nombre de ses principes de démocratie participative et de remise en cause de l’asservissement du bien-être de la population aux variables économiques (la retraite à 60 ans, le « revenu minimum universel », la nationalisation du système bancaire, le refus de payer la dette, … ont été bradés dans les travers de la lutte pour le pouvoir !). Leur ligne est empreinte du pragmatisme de tous ceux qui acceptent les règles du jeu de la machine européenne, et la tyrannie du consensus électoraliste.

Cependant, la ligne de conduite de l’Europe va évoluer, et nous n’aurons pas à en attribuer les lauriers à la gauche radicale, qui en fin de compte ne peut se targuer que d’avoir réintroduit le pluralisme des idées dans le concert confus du bras de fer politique européen. Elle va évoluer, comme les frémissements du discours de la Commission le montre. Car la victoire de Syriza aura eu le mérite de sceller l’échec des réponses apportées jusque-là à la crise. On passera donc, placidement et méthodiquement, à d’autres solutions, sûrement plus orientées à « gauche », dans le vocabulaire social-libéral. Et les peuples auront peut-être l’illusion d’avoir été entendus.

Ainsi, l’enjeu est sûrement de s’interroger sur la portée démocratique du fait électoral de dimanche dernier, et plus généralement s’interroger sur la question de la possibilité des peuples à s’autodéterminer au travers de partis incapables, dans leur structure idéologique, à répondre aux attentes populaires. Si réflexion est faite, le mirage reprendra peut être un peu plus de consistance.

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