Lamentations d’un européen

Article écrit par Théo Konc. 

L’espoir bel hellène

              « Il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens. »[1], cette phrase hallucinante a été lâchée par Jean-Claude Juncker- président de la Commission Européenne- le 29 janvier dernier.  Les traités européens, parce qu’ils engagent la totalité des partenaires, ne sont donc pas renégociables a posteriori. Les parlements nationaux sont réduits à un rôle purement figuratif sur le plan économique, mêlant la mise en œuvre des mesures décidées à Bruxelles par des commissaires non-élus et l’incapacité de passer outre les lobbies professionnels pour appliquer des réformes voulues par la population.

Alors que le parti radical Syriza s’apprête à mettre le feu aux poudres en Grèce, on ne peut qu’observer avec consternation les réactions paternalistes et outrées de l’élite européenne (et notamment du ministre des finances allemand, Monsieur Schäuble) vis-à-vis de « l’irresponsabilité » du peuple grecque. Est-il irresponsable de regagner sa souveraineté économique et d’appliquer un programme hétérodoxe- l’austérité n’ayant apporté que des résultats désastreux ?

Il est tout à fait compréhensible que l’ensemble des pays européens s’inquiètent de la capacité de remboursement de la dette grecque, dont le défaut aurait un impact systémique sur les banques de la zone euro. Passer l’éponge ne semble pas d’actualité au vu de la faiblesse des pays créanciers. Pour autant, les ultimatums éminemment politiques de la BCE menaçant de couper le robinet à liquidités de la Grèce mettent le couteau sous la gorge du gouvernement d’Alexis Tsipras. Alors que dans le même temps, la Troika a été incapable d’amener la croissance, se focalisant sur les coupes budgétaires et ignorant les maux grecques tels que l’évasion et la fraude fiscale. En effet, un tiers de l’activité grecque échappe à l’impôt, les capitaux trouvant refuge au Luxembourg de M. Juncker par exemple. Syriza semble déterminé à changer le statut quo grec, en s’attaquant aux privilèges –fiscaux-, en soutenant les plus démunis, et en relançant la dépense publique.

L’austérité bête et méchante a échoué en Grèce et c’est la volonté du peuple grec de suivre une autre voie. Est-ce irraisonnable de rejeter une politique qui a augmenté la dette publique de 40 points, a supprimé 1 million d’emplois, a entraîné une stagnation sinon une baisse des recettes fiscales, a détruit la protection sociale, a plongé le pays dans une souffrance sociale ?

L’autisme des instances européennes est donc déstabilisant. Sous prétexte de défendre les intérêts des pays créanciers, la Troika menace de tuer dans l’œuf les projets de réforme de Tsipras. En criant que l’amateurisme et l’irresponsabilité des grecs sont à l’origine de la crise de la dette, les instances européennes ignorent sciemment la faiblesse structurelle d’une zone euro où la convergence réelle est une chimère.

Un accompagnement européen (en l’occurrence budgétaire) pour que la Grèce puisse suivre l’exemple de l’Islande est une porte de sortie à la crise. Reykjavik avait refusé en 2008 les mesures d’austérité budgétaire imposées par le FMI en augmentant notamment le budget consacré aux politiques de protection sociale de près de 50% en 2 ans. Résultats : prédictions catastrophistes de la doxa néo-libérale, et plus de 3% de croissance couplé à moins de 5% de chômage en 2013… Et quelle meilleure solution pour rembourser la dette que la croissance économique ?

 

Le cynisme européen

«  Il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens. », ce commentaire résonne avec d’autant plus d’amertume qu’il est prononcé par M. Juncker, chantre du dumping fiscale, qui a organisé l’évasion –légale- des capitaux imposables des multinationales. L’impôt et la redistribution des richesses est pourtant un des fondements de nos démocraties occidentales. Jean-Claude Juncker explique lui calmement que spolier les autres Etats était la seule solution pour enrichir son pays. Oui oui, ce même Juncker qui n’hésite pas à taper sur les doigts des gouvernements à cause de leur déficit budgétaire. L’Union Européenne a organisé une monnaie et un marché communs sans harmonisation fiscale et sociale, organisant par là même le dumping intra-européen. Il en effet impossible -d’après les fameux traités- de créer une fiscalité commune sans l’accord de tous les pays membres. Bonne chance pour convaincre le Luxembourg de M. Juncker.

En substance, l’idée de placer les traités européens au-dessus des considérations nationales n’est pas plus absurde que placer les intérêts français au-dessus des velléités poitevines. Reste à s’interroger sur la manière de concevoir ses traités, et on ne peut que constater le règne de l’oligarchie et des lobbies financiers et industriels au sommet de la pyramide européenne, au mépris de la consultation citoyenne. Quel cynisme de la part de Juncker lorsque les objections des citoyens européens sont ignorées dans la rédaction même des traités.

Dernier exemple en date : le Transatlantic Free Trade Agreement (TAFTA)[2] dont les négociations continuent malgré la consultation publique (près de 150.000 réponses) qui a recueilli 97%  d’avis contre ce qui constitue une des bases de l’accord –les règlements de conflits entre investisseurs et Etats par des juridictions privées. En outre, le néo-libéralisme doctrinaire de la commission européenne, pour qui l’absence d’entrave serait la source sine qua none de croissance et d’innovation, est contredit par des études récentes, montrant l’impact positif des régulations (environnementales par exemple) sur la productivité[3].

La porte de sortie

Ce constat effectué, on peut s’interroger sur la capacité de transformer démocratiquement l’Union Européenne, et sur les intérêts poursuivis par celle-ci. Cette Union Européenne qui devient la chasse gardée des lobbies industriels et financiers, bien loin de l’idéal démocratique des européistes de la première heure. Cette Union Européenne qui n’a que faire des avis des citoyens européens -et pour cause, la commission européenne n’est pas responsable devant le peuple. Si selon Jean-Claude Juncker le peuple européen ne peut modifier les traités européens, sortir de l’UE sous sa forme actuelle apparait comme une solution qui mérite d’être étudiée.

Non pas sortir par repli national, non pas sortir pour fermer nos frontières, non pas sortir par peur de l’étranger ; sortir pour défendre nos idéaux démocratiques bafoués, sortir pour reprendre la main sur les choix fondamentaux de politique économique et sociale, sortir pour créer une autre Europe.

Ne nous voilons pas la face, les pays européens ont besoin de s’unir pour prospérer dans un climat apaisé. S’unir dans une nouvelle Europe qui se doterait d’une monnaie commune, mais également d’un seul taux d’intérêt, d’une seule dette, d’une seule politique fiscale, de politiques de redistributions internes efficaces, pour aller vers une convergence nécessaire à une zone monétaire commune. Une nouvelle Europe qui ne mettrait plus les intérêts mercantilistes des multinationales au-dessus des aspirations des citoyens. Une nouvelle Europe aux dirigeants directement élus et surveillés par le peuple. Une nouvelle Europe démocratique et inclusive pour combattre la montée des nationalismes et du repli sur soi.

Cette Europe il ne tient qu’à nous de la construire.

 

[1] Interview du Figaro le 28/01/2015

[2] http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2015/02/04/entre-etats-unis-et-europe-l-enjeu-des-normes_4569581_3232.html?xtmc=tafta&xtcr=2

http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2015/02/05/le-ttip-n-est-pas-une-simple-histoire-de-clignotants_4571016_3232.html?xtmc=tafta&xtcr=1

[3] Silvia Albrizio, Tomasz Koźluk, Vera Zipperer (OCDE), Empirical Evidence on the Effects of Environmental Policy Stringency on Productivity Growth, 2014

Une réflexion sur “Lamentations d’un européen

  1. Grec* sine qua non* Quelques fautes de français, une méconnaissance étonnante du libéralisme (qu’est-ce que le « néo-libéralisme » de la Commission Européenne?), et du cas islandais qui est beaucoup plus complexe que simplement une affaire de protection sociale (monnaie faible, boom de l’aluminium, prix hauts dans la pêche, rééchelonnement de la dette à long-terme, marché du travail très flexible et impôts parmi les plus bas de l’OCDE favorisant ainsi le dumping que l’auteur honnît tant?): on a pourtant appris à essayer de discerner corrélation et causalité.

    Sans parler du retour en forme graduel des économies périphériques de la zone euro, on parle d’une thérapie de choc de moyen-terme face à une situation catastrophique en 2010 qui elle, n’était en rien causée par la rigueur personelle de l’administration de PIGS, mais bien par le binge-spending et l’augmentation démesurée et incontrôlée de la dépense publique comme privée. Aujourd’hui, le taux de chômage chute au Portugal et en Irlande, diminue fortement en Espagne et la Grèce sort peu à peu de l’eau après l’enfer.

    Contrairement à ce que défend l’auteur, il ne s’agit pas de refuser la réforme du FMI, mais plutôt d’agir de manière préemptive pour éviter de tomber dans des excès helléniques.

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s