Put on the Red Light – Récit d’une poupée de vitrine

Une heure du matin. Red Light District, Amsterdam. Sous les regards austères d’anciens hôtels de marchands, les néons rose choc ou rouge chair versent leurs lumières sur les eaux paisibles des canaux. Bien que ce soit un lundi soir, les rues étroites et sombres regorgent de touristes, pour la plupart jeunes, ivres, shootés, et de quelques locaux résilients. À l’intérieur des vitrines, les mannequins sont vivants, séduisant les passants, multipliant les regards aguicheurs. Munis d’une feuille de papier, nous nous livrons à un lèche-vitrine quelque peu singulier, cherchant quelqu’un qui accepterait de nous parler. Entre regards maternels, refus totaux ou tarifs bien trop élevés pour une poche étudiante, nous commençons à nous conformer à l’impossibilité de parler à une prostitué. C’est alors qu’une vitrine attire particulièrement notre attention. Perdu dans un petit coin sombre, un homme, ou plutôt un lady boy. Dernière tentative: il accepte de nous faire entrer et de tirer le rideau sur sa vie.

En fermant celui de la vitrine, il nous fait passer dans un boudoir, sommaire et peu aménagé malgré la multitude de sextoys jonchant les murs. En musique de fond, la radio en mode Top 40. Vêtu d’un soutien-gorge en latex et de collants résilles, Javier* est un jeune espagnol âgé de 28 ans. Perruque blonde vissée sur la tête. Visage maquillé à outrance, souriant et accueillant. Des ongles vernis affutés à l’image de ses bottes à talon. Étrange contraste entre une vulgarité assumée et la grâce se dégageant de ce corps si bien sculpté. D’une voix féminine, susurrante et étrangement douce, Javier, tout d’abord réticent, débute une conversation trilingue, oscillant entre anglais, espagnol et portugais.

 

« Ce qui est bien avec la prostitution, c’est que tu peux te faire l’argent rapidement, même si ce n’est pas de l’argent facile. »

Très loin des idées préconçues véhiculées sur la prostitution, Javier explique d’abord que son métier est un choix. Il mène en quelque sorte une double vie : 3 mois par an prostitué au Red Light, le reste de l’année employé de bureau part-time à Barcelone. La prostitution est pour lui une façon de faire de l’argent rapidement, no questions asked. Même s’il ne s’agit pas d’argent facile, Amsterdam est beaucoup plus rentable: alors qu’à Barcelone, en 4 semaines de 14 heures, il peine à gagner mille euros, il peut ici en gagner des centaines en l’espace d’une soirée. Son intention est de gagner le maximum d’argent en un délai minimum. Pourtant, pas question de le jeter par les fenêtres : son projet est de tout économiser pour payer son appartement à Barcelone et vivre confortablement. Éventuellement, il imagine ouvrir sa propre entreprise. Pour lui, le plus important dans la prostitution, est d’avoir d’un objectif très clair, faute de quoi il est simple de se perdre : consterné, il explique comment certaines de ses amies, ou plutôt collègues (il se corrige rapidement) travaillent au Red Light depuis 10 ans et n’ont toujours pas un toit sous lequel dormir, préférant sniffer les profits de la soirée. Afin de ne pas tomber dans les abîmes cocainés, Javier s’accroche au mat de l’espoir et de la raison ; il tente alors de résister au chant des sirènes, et de voguer vers son avenir en construction.

 

« Pour baiser une femme, il faut l’inviter à sortir. Là, tu arrives, tu me dis que tu veux baiser à quatre pattes, et c’est bon. »

Javier explique qu’il travaille tous les jours ; d’un ton calme et pausé, il raconte finir épuisé, après avoir vu entre dix et douze clients chaque nuit. De sexe masculin pour la très grande majorité, les clients sont souvent jeunes, âgés d’une trentaine d’années, et très beaux. « Vous ne pouvez pas vous imaginer la quantité de beaux mecs que je me fais », glisse Javier. « Parfois, j’appelle même des amis pour leur raconter comment ils sont beaux! », ajoute-t-il. Cela peut sembler paradoxal de prime abord : en effet, pourquoi des hommes, si jeunes et si beaux, ont-ils recours à des prestations tarifées ? Pour « l’expérience », selon Javier qui explique qu’avoir une relation avec un homme est socialement « interdit ». A l’envie « d’assouvir un fantasme » commun, se mêle alors un sentiment de honte, d’où le recours à la prostitution. Par ailleurs, lorsqu’il paie, le client peut obtenir ce qu’il désire dans l’immédiat, sans recourir à la fastidieuse parade séductrice : « Pour baiser une femme, il faut l’inviter à sortir. Là, tu arrives, tu me dis que tu veux baiser à quatre pattes, et c’est bon. »

Face à des clients « shootés, sous l’emprise de la coke », Javier souligne la nécessité d’être honnête et prudent. « Je ne trompe pas les clients. Lorsqu’ils sont bourrés, ils ne regardent que mon visage, et peuvent penser que je suis une femme (…) Du coup, quand j’ouvre la porte, je fixe les choses et je clarifie mes services (…) Sinon, il y a un risque qu’ils cassent la vitre et deviennent très agressifs ».

 

« Le sexe, c’est le pouvoir. »

Selon Javier, pour beaucoup de clients, le fait de payer est synonyme de pouvoir ; il prend le contre-pied de cette vision : « Le sexe, c’est le pouvoir. J’ai des clients qui ont 3000 employés, des gens très importants, et ici ils lavent mon sol, ils lavent mes bottes, bref, ce sont mes esclaves […] Un homme, c’est très basique ». Ce pouvoir sexuel semble pourtant s’accompagner d’une irrémédiable faiblesse sentimentale. Le jeune homme souligne en effet sa difficulté à concevoir une relation amoureuse : «imagine que tu es ma copine, et moi je passe mes nuits à coucher avec d’autres personnes […] Je ne peux pas te demander d’avoir du respect pour moi si je n’en ai pas pour toi », conclut-il. Cette peur de l’amour, du devoir de l’engagement se ressent au quotidien. Mi- amusé, mi-mélancolique, Javier relate ses rencontres éphémères en boîte de nuit : les beaux garçons qui l’approchent, lui demandent ce qu’il fait dans la vie, auxquels il répond qu’il est espagnol, qu’ils lui posent trop de questions et qu’ils sont trop directs. Bien que mélodieuse et ponctuée de rires, la voix du jeune homme laisse percevoir une certaine résignation, teintée de regret : « souvent, ce sont de beaux gars qui me plaisent mais […] je m’habille en femme et je travaille dans le Red Light ». Quant aux clients désireux de poursuivre une relation sérieuse, il leur répond toujours par la négative. À partir du moment où un client le paie, Javier explique qu’il perd tout respect à ses yeux, ajoutant que payer quelqu’un revient à le « conditionner ».

Questionné sur la vision qu’il a de lui-même, le jeune homme refuse tout sentiment de honte : oui, il vend son corps, mais il est sain et vit « honnêtement ». Puis, au juste, pourquoi ce tabou autour de la prostitution ? Qu’est-ce que la prostitution ? « Nous sommes tous des prostitués dans cette vie […] quand ton chef te dit à dix heures du soir de rester, tu te tais et tu boucles ton dossier jusqu’à minuit. Ca aussi, c’est une forme de prostitution ». Certes, Javier vend du sexe, mais il reste libre, n’obéissant à personne à part à lui-même : s’il se sent mal à l’aise avec un client, il lui demande de partir : « Je vends, (marque une pause, puis se corrige) je loue mon corps, je ne loue pas mon esprit, c’est très différent ».

 

« Je collabore comme citoyen, je paye mes impôts. »

Habitué des vitrines d’Amsterdam, Javier remarque une différence considérable concernant le public: si auparavant il était surtout néerlandais, très respectueux, ouvert d’esprit, sympathique même, les choses semblent avoir changé au cours des dernières années. Il nous décrit comment, de plus en plus souvent, de nombreux jeunes, « plutôt des émigrants de deuxième génération, d’origine turque ou maroquine » viennent cracher sur sa vitrine, scandant des insultes: « Dans une société telle que la société néerlandaise où le respect est basique, on ne peut pas permettre que les nouvelles générations ne le soient pas » nous dit-il. Pour Javier, il s’agit d’un manque de gratitude face à un pays qui leur a tant appris et tant donné. Et, s’il dit se sentir en sécurité à l’intérieur de sa vitrine, selon lui les pouvoirs publics n’accordent pas au Red Light ni les moyens ni l’attention qu’ils devraient. D’un élan, Javier tire le rideau et nous fait voire juste à quel point le regard de l’intérieur vers l’extérieur est glauque. Dehors, c’est l’obscurité presque totale: depuis prés d’un mois, le seul lampadaire éclairant sa rue ne fonctionne plus. Ses clients finissent par tomber dans les escaliers et la police tarde beaucoup à arriver. Indigné, il estime que ses droits en tant que citoyen, membre de la société comme n’importe qui, ne sont pas respectés. Pourtant selon Javier, les autorités devraient plutôt encourager l’industrie du sexe: «Qu’on le veuille ou non, Amsterdam c’est la prostitution et la marijuana.» nous dit-il. La prostitution génère beaucoup d’argent ; fermer le Red Light ou réduire sa taille, comme ont pour projet de le faire certains partis politiques, conduirait à la fermeture de nombreux commerces tels que les coffee shops, bars ou sex shops du quartier. L’impact sur le tourisme serait alors considérable.

« Es gracioso. El mundo de la protitucion es gracioso. Hay que mirarlo asi » nous dit-il en mode de conclusion. Décomplexé, symbole d’une jeunesse européenne sans frontières, le métier de la prostitution lui a permis de réaliser tous ses rêves, sans regrets, certes, mais pas sans soucis.

 

*Conformément au souhait d’anonymat de la personne interrogée, nous lui avons attribué un faux nom. Dans cette même perspective, nous avons également respecté son désir de ne pas être photographiée.

Par: Marie Gentric et Afonso Oliveira

 


Lady boys et transsexuels

A la fin de notre rencontre, alors que le magnétophone est coupé, Javier ajoute : « Précisez que je suis un lady boy, pas un transexuel. C’est très important. » Compte tenu de nos mines désemparées face à ce langage technique, Javier explique qu’un lady boy se transforme en femme simplement en apparence. Il s’habille, se maquille et se coiffe comme une femme, mais son corps reste celui d’un homme, puisque, contrairement au transexuel, il n’a pas recours à la chirurgie esthétique.

En réalité, cette distinction est plus complexe, voire ambigue ; après quelques recherches, il s’avère que le terme « lady boy » puise son origine en Thaïlande, où il possède un sens équivalent à celui de transexuel. Homme ou femme, les lady boys (khatoey) revêtent l’aspect physique de l’autre sexe à travers leurs vêtements, leur maquillage et leur coiffure, mais également suite à d’éventuelles injonctions hormonales ou interventions chirurgicales.

Le métier du sexe aux Pays-Bas

Considérés comme pionniers en Europe, les Pays-Bas furent un des premiers pays à légaliser la prostitution, en 2000. Cette décision répondait à un double objectif : «d’une part, réguler l’exploitation des établissements disposant d’une licence afin d’assainir le secteur et d’améliorer le statut des prostitué(e)s et, d’autre part, permettre une action plus vigoureuse contre les établissements sans licence afin de mieux s’attaquer aux abus.» (in FAQ Prostitution 2012, document édité par le Ministère des Affaires Étrangères néerlandaises et consultable sur le site de l’Ambassade néerlandaise en France).

Afin d’empêcher l’esclavage sexuelle, les pouvoirs publics ont mis en place un système de vitrines, utilisé un peu partout aux Pays-Bas, qui permettrait aux prostitué(e)s de louer directement aux propriétaires leur propre lieu de travail, se libérant ainsi de tout lien avec de possibles proxénètes. Les prostitué(e)s sont alors pleinement intégrées au marché du travail, disposant des mêmes droits que tout autre citoyen, puisqu’ils déclarent leurs revenus à l’État et payent leurs impôts comme tout le monde.
Cependant, cette légalisation est de plus en plus contestée aujourd’hui en raison du risque de trafic humain: selon la police, les deux tiers des 20 000 prostituées opérant dans le royaume sont étrangères. Et le quart d’entre elles, surtout Russes, Roumaines et Bulgares, seraient victimes de ce trafic. Pourtant, les mesures visant à pénaliser à nouveau la prostitution sont très mal envisagées par les citoyens d’Amsterdam et par l’industrie du tourisme : plus que jamais, le débat est donc ouvert.


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