Ce n’est pas de l’amour: idéalisation de l’abus dans 50 Nuances de Grey

Article écrit par Gadea Méndez Grueso. 

Imaginons le scénario suivant: un homme ventru, chauve, ouvrier, rencontre une femme jeune, maladroite et virginale et devient obsédé par elle. Il fait tout pour pouvoir s’approcher d’elle, la suit, traque son téléphone portable. Au milieu de comportements violents ou passifs-agressifs, il va jusqu’à vouloir contrôler tous les aspects de la vie de la jeune femme: où elle va, avec qui, les vêtements qu’elle porte, ce qu’elle mange, où elle vit. Lui-même victime d’abus dans son enfance, il semble vouloir prendre sa revanche en performant des activités sexuelles dans son sinistre sous-sol auxquelles la jeune femme n’est jamais très sûre de vouloir participer. Elle souhaite souvent le quitter, mais elle a peur de lui, et peur de ne plus jamais trouver quelqu’un et elle se dit que, si elle l’aime suffisamment, elle pourra peut être le guérir de ses « défauts ».

            Changeons maintenant ce laid ouvrier pour un mystérieux milliardaire au physique parfait nommé Christian Grey. Cette histoire, digne d’un épisode de Criminal Minds, devient alors une série de best-sellers mondiaux et le summum du romantisme 2.0; avec une adaptation filmographique édulcorée que des millions de personnes vont voir pour la Saint-Valentin. C’est une révolution de la littérature érotique, qui, grâce au coup de génie du marketing, avec une couverture n’annonçant en aucun cas qu’il s’agit bien d’un récit érotique, a voulu conférer à la trilogie une certaine « respectabilité » qui a bel et bien fait ses preuves, détournant ainsi la répression sexuelle qui pèse encore sur les femmes, son principal public.

            Mais, comment faire passer cette histoire d’abus pour une histoire d’amour mouvementée? L’auteure E.L. James a trouvé la réponse: mettons qu’il s’agit de BDSM (Bondage, Domination, Submission and Masochism), cette série de fétiches sexuels sadomasochistes. Dans tous les autres aspects, l’histoire reste la même: Christian Grey rencontre ici la très normale, maladroite et virginale Anastasia Steele (sans aucune personnalité apparente) et souhaite que celle-ci devienne sa soumise. Au moyen d’un contrat, il veut contrôler tous les aspects de sa vie, et bien sûr, obtenir son consentement par écrit pour s’engager dans ses activités sexuelles. Alors, pour les millions de lecteurs et lectrices, ce n’est plus de l’abus, mais des goûts sexuels particuliers. Critiquer la relation des personnages dans le livre traduirait donc une volonté de contrôler les sexualités et une preuve de fermeture d’esprit, dans les yeux de lecteurs et lectrices. Un public par ailleurs si peu informé en général qu’il pense vraiment que ces cas d’abus sexuel, physique et surtout émotionnel, c’est du BDSM, et que donc on doit ou on peut accepter.

            Si les lecteurs et lectrices ou l’auteure de ces livres avaient au moins eu la décence de lire ne serait-ce que la page wikipedia du BDSM, ils sauraient que ses trois règles fondamentales sont: 1. Safe, 2. Sane, 3. Consensual. Cela veut dire que les personnes impliquées doivent à tout moment être en sécurité, aussi bien physique qu’émotionnelle, et que, en dehors de ces jeux de lit, ils doivent être sur un pied d’égalité, les scènes devant être totalement consensuelles. Mais, qu’est-ce que le consentement? Ce n’est pas un manque de négation ou un « Bon, si ça lui fait plaisir… », c’est une volonté enthousiaste et informée que l’on peut retirer à tout moment.

            Les scènes érotiques explicites ne sont donc pas ce qui devrait nous indigner de ces livres. C’est que les scènes décrites dans 50 Nuances de Grey manquent à tous les principes décrits auparavant. C’est qu’Anastasia ne sait jamais très bien ce qu’elle va faire, donnant rarement de vrai consentement: on peut donc bien parler d’abus et de viol banalisé. C’est que, en dehors du lit, les mêmes dynamiques de domination persistent. C’est que Christian Grey contrôle tous les aspects de la vie d’Anastasia. Seulement, ce n’est pas un simple ouvrier dans un sinistre sous-sol qui abuse, mais un superbe milliardaire dans un sophistiqué playroom, alors ce n’est plus un agresseur, c’est un pauvre homme que l’on plaint et qui a seulement besoin d’être aimé, et que la douce Anastasia doit sauver et guérir de son seul « défaut ».

            Si nous avons appris quelque chose de nouveau et révolutionnaire dans ces livres, en effet, c’est que les personnes ayant des pratiques de BDSM sont forcément traumatisées et ont besoin d’être guéries. Si nous avons appris quelque chose de nouveau et de révolutionnaire dans ces livres, c’est que mieux vaut être avec quelqu’un, même toxique et agresseur, que d’être tout(e) seul(e). Si nous avons appris quelque chose de nouveau et révolutionnaire dans ces livres, c’est que l’on peut tout pardonner à un milliardaire. Si nous avons appris quelque chose de nouveau et révolutionnaire dans ces livres, c’est que c’est à la femme de guérir son homme, que, si elle commet une faute, elle en est coupable, mais s’il en commet, c’est la faute à elle aussi, qui ne sait pas comment l’aimer. Vivement la libération sexuelle.

            Nul besoin, à mon avis, que de la mauvaise prose s’allie avec Hollywood pour venir renforcer des idées toxiques bien trop répandues dans une société dans laquelle des milliers de femmes chaque année meurent aux mains d’hommes « qui avaient besoin d’être aimés ». Les messages nocifs dans ce livre sont trop nombreux pour les lister tous, et le fait que des millions de personnes acceptent cela comme de l’amour devrait nous donner envie de pleurer. Si, sachant tout cela, quelqu’un souhaite lire les livres et aller voir le film, libre à eux de le faire. Je ne défendrai jamais la censure, et la littérature (si on peut appeler cette série pauvrement écrite littérature) n’a pas pour but d’être moralement irréprochable. Mais au moins vous saurez à quoi vous en tenir.

            Comme a dit Malena Pichot, actrice et monologuiste argentine, « ça me fait chier, l’idée que d’être dominée, trompée et terrorisée, soit libératrice ». Amen.

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