Trois nuits par semaine, je suis schizophrène

Ô solitude, ô damnation ! Depuis un an et demi déjà, mes oreilles saignent et mon cœur est déchiré. Authentique française « pur jus » comme on dit, originaire d’une bourgade perdue, mes soirées étaient toutes rythmées par le son rétro des chansons françaises des années 90. Et puis j’arrivai à Poitiers et je découvris le diable fait musique : le reggaeton. Peu à peu, son terrible venin me contamina et comme un accro au crack j’avais besoin de ma dose de son latino et de paroles abrutissantes ; une soirée sans reggaeton me paraissait triste et vide et quand je rentrais chez mes parents, Daddy Yankee et J Alvarez me permettaient de troquer mon ennuyeux quotidien familial pour un trip vers les folles nuits poitevines. Perdue dans les spirales infernales de la drogue reggaeton, je faillis perdre définitivement tout bon goût musical.

C’est du chemin de la rédemption que je vous parle aujourd’hui et que j’affirme haut et fort, quitte à m’exposer à un écartelage en règle par le lobby nationaliste-latino-commercialo-reggaeton, que ce qui sévit à Poitiers n’est rien de moins qu’un totalitarisme reggaetonien. N’allez pas croire que j’ai renoncé à tout péché, loin de là ; aussi terrible que cela puisse paraître, j’aime le reggaeton et je connais des dizaines de chansons presque par cœur, et je reste convaincue que nos soirées seraient beaucoup moins drôles et caliente sans Maluma et compagnie. Mais je suis victime d’une véritable schizophrénie culturelle : mon âme est déchirée entre les hits qui ont forgé mon enfance et mon adolescence et ceux qui font mes années étudiantes. Maintenant je le sais, j’en suis convaincue : je suis à la fois wanna-be latino et made in France.

Mais en soirée, être français est quelque chose que l’on cache, que l’on tente d’oublier et de faire oublier. Alors, peu à peu, j’accumulais une frustration terrible : personne ici ne chantait avec moi Claude François à tue-tête, personne ne se battait pour décider qui d’Indochine ou de Partenaire Particulier était plus approprié pour danser le rock – d’ailleurs, personne non plus ne dansait le rock. Et plus les chansons françaises me manquaient, plus mon nationalisme intérieur grandissait, moi, pourtant gauchiste à tendance boboïsante qui ne jurait que par la citoyenneté mondiale ! Quand j’écoutais du reggaeton avec plaisir, j’avais l’impression de trahir mon pays ; quand je le refusais en bloc, je mettais à mal mes rêves de multiculturalisme. Bref, j’aurais été un cas d’étude absolument passionnant pour Bourdieu ou Freud.

Aujourd’hui, j’ai donc décidé de m’engager dans la résistance et cet article est un appel à tous les Français, majorité opprimée du campus, qui voudront lutter contre l’hégémonie reggaetonnienne en soirée. Nous serons les fiers bâtisseurs de l’égalité des genres musicaux et de la mixité musicale, le tout dans une ambiance de liberté, d‘égalité et de fraternité, comme on dit chez nous. Ô grands latinos, vous même vous savez comme j’aime vos cultures et, sans même l’avoir vu, votre continent : depuis un an et demi, j’ai appris des dizaines de refrains en espagnol et enrichi mon répertoire musical d’une bonne centaine de titre, du reggaeton à la salsa, en passant même par le flamenco espagnol ; qu’avez vous fait pour connaître la culture française ? Quand vous rentrerez chez vous, vous n’aurez pas connu de soirée à la française, vous n’aurez pas crié sur les Démons de Minuit ou des Rois du Monde comme les beaufs que nous seuls Français pouvons parfois être. Certes, je vous parle de ces titres somme toute médiocres mais qui, je vous le jure, enrichiraient vos soirées ; mais je vous parle aussi et surtout de tous les grands qui ne s’écoutent pas forcément en soirée, de ceux qui ont fait la culture française et la chanson à texte, je vous parle de Brel et de Gainsbourg, de Téléphone et de Noir Désir, de Sardou et d’Aznavour, d’Edith Piaf et de Brassens…

Nous nous sommes tous efforcés d’apprendre les codes du reggaeton tandis que, quand nous tentions de nous emparer pour trois chansons de l’Ipod qui diffusait la musique, nous avons du construire une barrière humaine pour empêcher les latinos les plus radicaux de changer la musique avant de nous brûler vivants. C’est donc une supplique que je vous adresse : laissez nous exister pour quelques chansons au moins, sans quoi nous allons tous peu à peu sombrer dans l’obscurantisme nationaliste et vous nous retrouverez dans quelques années vieux aigris dans les rangs du FN. Dans tous les cas, je vous le dis, désormais nous serons là, tapis dans l’ombre, à chaque soirée : la résistance s’organise, et nous ne laisserons plus la musique française reléguée au rang de chienne du reggaeton.

2 réflexions sur “Trois nuits par semaine, je suis schizophrène

  1. Message depuis le fin fond de la bourgade perdue:
    Les parents de l’ennuyeux quotidien familial (de la dite bourgade perdue) ne sont quand même pas mécontents de t’avoir transmis quelques valeurs musicales, qui soit dit en passant, sont plutôt des années 70 à 80 que des années 90 ….ce qui n’a rien de contradictoire avec Stan Getz et Jaô Gilberto dont on a quand même réussi à user 2 CD (tu sais ? le truc de vieux d’avant les ipod !)
    :))

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