Oui, il existe une alternative !

Article écrit par Juan-Camilo Macias

Durant l’Ecole d’Hiver du Campus de Poitiers à Madrid, lors d’un débat organisé entre un député du PP (Parti Populaire) et un député du PSOE Parti Socialiste OBRERO Español) , la députée du PP, Cayetana Álvarez de Toledo, a répondu à une question d’un étudiant de Sciences Po en ces termes : “ la dette doit être remboursée, même si la dette est issue de contrats léonins ou non léonins”. La dette doit donc être remboursée même si elle obéit à la loi du plus fort ou aux droits de parties. La clause d’un contrat est dite « léonine » lorsque les charges en sont supportées par une seule des parties alors que l’autre en tire tous les avantages.

Avec affirmation, Cayetana Álvarez nous permet de comprendre en partie la crise de la dette en Europe. En effet, on voit que d’un côté, dans son intervention, elle a défendu la nécessité d’étendre les régimes démocratiques dans le monde entier, mais d’un autre côté, elle défend l’idée que la dette doit être remboursée même si elle obéit à des contrats léonins (loi du plus fort). Il y a donc une contradiction très claire dans son discours, puisque la société démocratique n’admet pas l’existence de contrats léonins . Dans la démocratie, la loi doit obéir à l’intérêt général et non pas à la loi du plus fort. Ces contradictions, venues de personnes comme Cayetana Álvarez, obéissent à des erreurs méthodologiques. Tout en étant historienne de formation son discours est basé sur la doctrine économique ultralibérale. Or, elle oublie que l’économie n’est qu’une boite à outils, et que par elle seule, l’économie ne peut pas garantir la démocratie au sein d’une société. Il faut utiliser d’autres “boites à outils” comme le droit pour garantir le bon fonctionnement de la démocratie au niveau national et supranational. On peut voir aussi que la Troïka ainsi que des représentants des partis traditionnels qualifient le mouvement de Podemos et de la gauche radicale de parti“populiste” qui menacent la stabilité de la démocratie.

Aussi faudrait-il se demander si la défense des valeurs démocratiques dans le discours de la Troika n’est pas contradictoire avec la défense de “la loi du plus fort”(contrats léonins) ? Est il vrai que « There is no alternative » ? Pour répondre à cette question il faudrait donc comprendre que l’économie n’est pas uniquement une science, et que la confusion qu’il y a aujourd’hui sur le rôle et la définition de l’économie est un élément explicatif de la crise. Ensuite, nous verrons qu’il est nécessaire de changer la façon dont on conçoit aujourd’hui le politique. Dans la troisième partie, on verra en quoi la gauche radicale a peut être raison. Finalement il y a aura quelques réflexions finales.

Qu’est ce que l’économie ?

L’une des erreurs dans l’étude des sciences économiques est de l’avoir vue comme une science uniquement. L’économie est enseignée à travers des formules et ainsi a-t-on dépolitisé l’économie. On oublie que même si l’économie est une science et qu’elle nécessite l’apprentissage d’une technique, elle est aussi une philosophie, et elle possède. En effet, n’ oublions pas que les premiers économistes comme Adam Smith sont des philosophes. Il est donc paradoxal qu’aujourd’hui il y ait ce rejet à l’égard de la philosophie alors que l’économie fait partie de la discipline philosophique.

Par ailleurs, on peut voir aussi qu’il y a une sorte de confusion, au sein du monde intellectuel et des policy makers, sur la définition de l’économie. Pour cela, il faudrait parler d’Aristote qui différenciait “l’administration familiale” de la chrématistique. La chrématistique est définie comme l’art de se faire riche et d’accumuler de la richesse (l’art d’acquérir). L’administration société a comme objectif de se servir des biens , de les utiliser dans l’intérêt de la société (communauté). En même temps, Aristote n’ignore pas le fait que l’art d’acquérir est une dimension qui est naturelle à l’administration familiale car cet “art d’acquérir doit donner les moyens de se procurer des biens nécessaires et avantageux pour la vie en communauté politique ou familiale”. La chrématistique se fonde sur l’idée que par l’échange, il faut chercher le plus grand profit. C’est ainsi que dans les temps d’Aristote comme aujourd’hui “certains pensent que la pure et simple augmentation de patrimoine est l’objet de l’administration familiale et donc chacun se concentre à préserver et augmenter sans limite le patrimoine”(augmenter le PIB de x%).

Ainsi, la plupart des politiques publiques pensent uniquement à aider les gens à se faire plus riches, à professionnaliser des compétences. En revanche, on oublie que le but n’est pas seulement d’aider les gens à être plus riches, que dans tout régime démocratique il y a aussi la nécessité d’un débat sur quel type et modèle de société nous voulons.

   Or, dans nos sociétés, on ne comprend pas cette différence entre administration familiale dans laquelle il y a un art d’acquérir naturel, et la chrématistique. Dans nos sociétés, on perçoit la chrématistique comme seul élément de l’administration familiale. On oublie que l’économie, étymologiquement, est beaucoup plus proche de la notion d’administration familiale que de la notion de chrématistique (économie veut dire administration du foyer). Nos sociétés ont le défi de récupérer la volonté de s’intéresser à l’administration familiale, et donc une administration efficace de ressources. Cette efficacité est nécessaire, car c’est cette efficacité qui permet de redistribuer les richesses d’une façon plus rapide. Ainsi, par exemple, les défis écologiques ne pourront être appliqués dans la réalité que lorsqu’on comprendra que le but de l’économie est l’administration familiale, (utiliser les biens dans l’intérêt de la communauté sans oublier qu’il y a une nécessité naturelle de produire de la richesse) et non pas la chrématistique (accroître le patrimoine et la richesse).1

Une autre erreur de l’économie contemporaine est la volonté de transformer l’économie en une science. Même s’il est vrai que l’économie doit obéir à certaines règles techniques, cette dépolitisation de l’économie est grave. Ainsi, il y a un recul en termes de démocratie, vu que l’économie étant une science, elle échappe au débat politique et démocratique. On oublie que cette science part parfois de certains paradigmes qui sont très contestables (agents rationnels par exemple).

Cependant, le grand problème de cette dépolitisation de l’économie et donc de l’économie politique, c’est qu’on oublie que l’économie, ou mieux, le marché, est régi(e) non seulement par des règles scientifiques mais qu’il y a des intérêts au sein du marché. À l’intérieur du marché, le politique (tel que le définissait Jean Leca) existe. En effet, Leca montre que le politique existe lorsqu’il y a du conflit et que c’est pour cela qu’il y a la nécessité d’un tiers extérieur pour résoudre ce conflit. C’est ainsi qu’on peut voir que le politique existe parce qu’il y a du conflit. Dépolitiser une société est éliminer le conflit. Le politique est absent dans un système où il n’ y a pas de conflits parce qu’on est dans un système totalitaire, ou dans une anarchie totale. Le conflit est le fondement de toute société et même du marché. Dans le marché, il y a des intérêts, car il y a du conflit. On a un conflit entre les consommateurs et les employés, entre les travailleurs et les employeurs. Or, voir l’économie comme une science donne à oublier le fait que dans le marché, il y a des intérêts et donc un conflit.

Il ne faut pas oublier que le conflit est inhérent à toute société. L’absence de conflit provoque l’absence du politique. Or, lorsque le politique disparaît la société perd son pouvoir et ce sont les groupes hégémoniques qui contrôlent tout. Dépolitiser une société est une stratégie des groupes hégémoniques pour s’assurer la stabilité de son pouvoir.

La dépolitisation de l’économie est donc un recul pour la démocratie, vu qu’il est nécessaire qu’au sein du marché, les différents acteurs puissent défendre et exprimer leurs intérêts au sein du marché. Il faut dire que cette dépolitisation donne un pouvoir sans limites aux économistes, dont certains sont conscients. Il faudrait par exemple se rappeler de la formule de Paul Samuelson “si je pouvais écrire les manuels d’économie d’une nation, je ne m’intéresserais pas à qui écrit les lois”. 2

C’est ainsi qu’on a besoin de repenser à quoi sert vraiment l’économie et ne pas confondre chrématistique avec “administration familiale”.   Il y a une nécessité à revoir la façon dont on enseigne l’économie et récupérer la place de l’économie politique sans pour autant perdre les connaissances que la “science économique” a pu amené.

Finalement il faut aussi que les grandes universités commencent à se demander en quoi la formation que les élites politiques et économiques est peut être responsable de la crise actuelle. Certes, des économistes reconnus comme Krugman et Stiglitz sont critiques de la doctrine libérale, mais la réalité est que les “policy makers” ont été imprégnés de la doxa libérale. Le problème n’est pas de voir qui gagne des Nobels ou qui est invité pour faire des conférences, le problème est de voir qui joue le rôle de “policy-makers” car ce sont eux qui décident véritablement de notre avenir. Or, les policy makers ne connaissent rien d’autre que le neolibéralisme.(ex: Hollande et compagnie se sont éduqués sous l’ENA de Giscard d’Estaing et ont été formé par des professeurs comme Raymond Barre qui ont commencé la “révolution libérale » en France dans les années 70 en France, avant l’arrivée de la gauche au pouvoir).[1]

Il est facile d’avoir des boucs émissaires, mais le problème de la crise pourrait être que tous les “technocrates” ont des formations similaires et ont appris les mêmes manuels ; or la réponse à la crise n’étant pas dans leurs manuels, ils n’ont pas été préparés pour proposer et inventer de nouvelles solutions aux problèmes économiques contemporains. Des voix pour changer la façon dont on enseigne l’économie commencent à se lever, de Harvard[2] à Manchester. Il serait nécessaire que dans les prochaines années, on développe une formation plus hétérodoxe, qui parte sur le principe que l’économie doit aussi chercher un équilibre entre les intérêts des différents acteurs au sein du marché.

 

[1] France Berceau du neoliberalisme

http://www.latribune.fr/opinions/tribunes/20150201tribeed3775c0/france-berceau-du-neo-liberalisme.html

[2]Gregory Mankiw

http://alternatives-economiques.fr/blogs/raveaud/2011/11/11/harvard-la-lettre-des-etudiants/

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