Vers une nouvelle manière de faire le politique

Article écrit par Juan-Camilo Macias

Nécessité d’une approche pluridisciplinaire.

Dans la première partie de cet article nous avons parlé de la mauvaise conception qu’ont les policy makers du véritable rôle que doit jouer l’économie au sein de la société. On a beau avoir des gens reconnus qui soutiennent des idées différentes du libéralisme, les “policy makers”, c’est à dire les personnes qui décident quelles vont être les politiques qui vont être appliqués, ont tous été imprégnés de ce discours néolibéral et de l’idée que l’économie est une science. Il faut donc chercher des nouvelles façons de concevoir le politique afin d’éviter les mêmes erreurs. C’est le défi qu’a notre génération.

En même temps, le fait de concevoir l’économie comme une science en la dépolitisant complètement provoque des barrières à l’entrée dans le débat public sur l’économie de nombreux secteurs de la population(débats qui sont d’intérêt général). Or, la participation des population dans l’élaboration des politiques publiques ne sert pas uniquement à défendre la démocratie. C’est une nécessité pratique, puisqu’en excluant les populations de l’élaboration des politiques publiques on se prive de l’information qu’eux mêmes ont sur leurs véritables besoins et attentes. Les technocrates ne savent pas ce que veut dire être petit entrepreneur, ou travailleur, car d’habitude à cause de la reproduction sociale ils viennent des milieux favorisés. Ils connaissent seulement ce que la théorie et les manuels leur ont enseigné. Or, en n’écoutant pas les populations il y a une autre asymétrie d’information qui se crée et cela a pour effet que des sélections adverses soient prises en termes d’intérêt général.

Le problème est que les technocrates connaissent un peu de narcissisme. L’explication à cela est psychologique car diverses études ont démontré que plus on est puissant, plus il y a une tendance à être narcissique. Or, il est tout de même arrogant de croire que parce qu’on a un diplôme à Sciences Po, l’ENA, LSE, Harvard ou MIT on connaît les réponses à tout et que des gens sans cette formation ne peuvent pas apporter des informations et des connaissances utiles.

D’autre part, il y a une raison pour laquelle on doit se sentir fier de la formation reçue à Sciences Po (malgré toutes les critiques qu’on peut lui adresser quant à sa formation, son fonctionnement interne) : c’est que cette formation nous inculque la nécessité d’une approche pluridisciplinaire des phénomènes sociaux afin d’avoir une analyse plus exacte des problèmes et des tensions.

Cette pluridisciplinarité qui nous aide à avoir un contact plus proche avec la réalité car elle nous permet de comprendre qu’on peut avoir des conclusions totalement opposées, selon la discipline, à partir de laquelle on fait une analyse. Ainsi, si on fait une analyse d’un phénomène en tant qu’historien, on peut arriver à des conclusions opposées à celles d’un juriste, d’un économiste ou d’un sociologue. Or, comme le suggère un économiste colombien, Francisco Thoumi,1 la tendance va être d’accuser l’autre de se tromper, ou de dire que c’est une personne malhonnête. Chaque discipline est perçue comme une fin en soi, et non comme un moyen pour expliquer la réalité. Même s’il y a certaines initiatives constructives, la tendance générale est qu’il n’existe pas véritablement de dialogue entre les disciplines.

   Ce manque de dialogue entre les disciplines est un problème concret. En effet, dans la pratique, cela va faire que les “policy makers” vont réaliser des sélections adverses en termes de bien commun et d’intérêt général par un simple phénomène d’asymétrie d’informations , les policy makers disposant uniquement de l’information qu’octroie une discipline (habituellement les sciences économiques) laissant de côté les “informations” que des disciplines comme le droit, l’histoire ou la sociologie peuvent avoir pour expliquer des phénomènes contemporains.

   En même temps, ce mépris du dialogue interdisciplinaire et la supériorité de sciences économiques sur les autres disciplines des sciences humaines, et même naturelles se traduit de différentes manières, ce qui nous mène à des erreurs conceptuelles qui se traduisent par des conclusions faussées. En effet, par exemple tel que le montre Madame Frison Roche, il y a un grand problème avec les classements de Doing Business de la Banque Mondiale qui inspirent les policy makers pour prendre des décisions s’agissant des politiques publiques, afin d’occuper une meilleure place dans le classement. Or, ce classement part d’un principe erroné, tel que le suggère MAFR et c’est de voir le droit comme “un amas de réglementations” et donc on va “mesurer l’efficacité du droit en regardant son simple coût”. 3

MAFR montre qu’on oublie que le droit a une difficulté intrinsèque c’est-à-dire les interactions de ces processus internes, notamment les processus contractuels, les droits de propriété, etc. Le droit est donc l’expression du choix légitime de la personne, de la nation ou du juge.

   De même , il ne faut pas oublier que le droit est sous-jacent à l’économie libérale. En effet, l’économie libérale et le marché ne peuvent pas fonctionner sans les sujets de droit, sans les droits de propriété, les droits de contrats , etc. Le droit a donc une dimension plus vaste qu’un “amas de réglementation”. “Le droit se définit par son pouvoir de contrainte car celui ci est avant tout une force , mais une force légitime”, puisque “sa source a pour creuset la volonté démocratique”(MAFR)3.

Cependant, ceci n’est le cas que dans les sociétés démocratiques. Dans les sociétés non démocratiques, comme l’URSS ou le régime nazi, le droit avait d’autres sources qui lui octroyaient une force légitime. Dans le système soviétique, on peut voir que la légalité socialiste est perçue comme “la méthode pour rendre effective la dictature du prolétariat et du socialisme”. C’est ainsi que, comme l’affirme Alain Soupiot dans son livre L’Esprit de Philadelphie la justice sociale face au marché total, “cette construction lui permet de s’affranchir de ses propres lois au nom d’une légalité plus haute, celle des règles de la vie en commun dans une société socialiste”. Or, la façon dont est perçu le droit aujourd’hui , comme un simple “amas de réglementations” permet au droit de s’affranchir de ses propres lois et donc il peut “modifier à tout moment le contenu et sanctionner l’inobservation afin de respecter des normes supérieures, celle de l’économie de marché dans un monde globalisé”. Ainsi, dans une société démocratique, la force légitime du droit est la volonté démocratique, tandis qu’aujourd’hui, en Europe la force légitime du droit serait plutôt l’économie de marché. 4

   C’est ainsi qu’on peut comprendre que Cayetana et les personnes de la Troïka, formées à l’idée d’économie de marché, défendent la thèse selon laquelle “la dette doit être remboursée même si les sources de la dette sont des contrats léonins ou pas”. Cayetanna sanctionne comme inobservé le principe d’interdiction de clauses léonines et de nullité de contrats léonins, parce que selon sa conception il faut être responsable et rembourser sa dette afin de garantir l’application de la norme du “trust for investment”, qui serait un principe supérieur au principe d’interdiction des clauses léonines afin que la loi du plus fort ne s’impose pas.

   Finalement, on peut voir que ce qui différencie les fonds d’investissements du marché de la mafia, c’est que les premiers trouvent leur force dans le droit et la mafia trouve l’exécution de sa volonté par sa force pure. En effet, comme le soutient MAFR “le marché ne fonctionne que s’il n’y a pas de temps entre le temps de définition des termes de l’échange et l’échange économique lui-même”. Or, le marché ne peut réussir ceci qu’à travers le droit. Ainsi, MAFR montre un élément que les économistes oublient souvent : “le droit apporte ce que l’économie n’apporte pas par elle-même, “la force obligatoire”.

Ainsi, on peut voir la nécessité d’un dialogue interdisciplinaire. Le fait de concevoir l’économie comme une science peut amener à des sélections adverses. Il ne s’agit pas d’abandonner complètement la science économique et se priver des apports qu’elle fait. Il s’agit de voir au delà et de récupérer la place que des disciplines comme la sociologie, l’histoire ou le droit avaient auparavant.

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