Poitiers socialiste: Analyse politique du maintien au pouvoir de la gauche pictavienne

C’est dans le cadre d’un atelier sur le journalisme d’investigation que mes camarades et moi-même avons décidé de nous pencher sur le fonctionnement politique de Poitiers. La réflexion qui va vous être proposée est le fruit d’une enquête alliant les interprétations personnelles et collectives des différents acteurs de la démocratie locale, qu’elles soient formulées par les groupes d’opposition politiques ou citoyens, à propos de la politique menée actuellement et depuis des décennies sur l’ancienne ville médiévale. Plus qu’un florilège de critiques et louanges juxtaposées, l’ambition de ce travail est avant tout d’aboutir à une analyse la plus objective possible sur un phénomène de pouvoir se déroulant sous nos yeux.

 

Cette première partie est consacrée à la mise en place des éléments essentiels à la compréhension de la situation pictavienne, et à une première série de mise en lumière des composantes de la victoire incontestée du PS depuis 1977 aux élections municipales. Elle s’appuie sur la base de nos recherches, de nos ressentis après avoir assisté à un conseil municipal et d’un entretien avec Michel Savattier, secrétaire départemental de l’UMP dans le 86, qui nous délivre ici son regard d’opposant de droite à la gestion socialiste de la ville.

 

Le regard dur et le verbe acide, le mot cassant et le style martial, Alain Claeys, maire de Poitiers depuis 2008, sait, on peut le dire, tenir avec poigne son conseil municipal. Lui et son équipe ont été réélus en mars 2014 à la tête de la capitale régionale du Poitou Charentes, préservant ainsi une continuité politique inédite dans l’histoire démocratique française : près de quarante années de gestion ininterrompue d’une agglomération d’envergure régionale accaparée par un seul parti, le Parti Socialiste. Poitiers est en effet ce que la rose est au poing depuis 1977, et est depuis dirigée dans une apparente harmonie entre citadins et dirigeants, lesquels semblent mener une politique publique répondant aux attentes de leurs électeurs. Durant le dernier conseil municipal (le 30 mars dernier), le détenteur des clés du pouvoir pictavien s’est cependant fait chahuté dans ses propres murs, accusé par l’opposition (UMP) de « fanfaronner » après les résultats d’élections départementales ayant conforté le Parti socialiste dans 4 des 5 cantons qu’embrasse l’agglomération poitevine. Mais Claeys ne se défait pas, bien au contraire, réaffirmant que sa politique bénéficie d’un large soutien au sein de la population locale, lequel témoigne d’une adhésion à une gestion « responsable », « mesurée » et empreinte des « valeurs de gauche ».

 

Une telle absence d’alternance mérite pourtant que l’on s’interroge sur le fonctionnement des rouages de la mécanique de la démocratie, laquelle a coutume de se gripper après plusieurs décennies d’inertie. Une dérive commune de la concentration de long terme du pouvoir est une mutation de la conception que le décideur public se fait de sa propre fonction : n’ayant pour objectif que de conserver la pérennité de l’exercice du pouvoir par le même groupe, il se tourne vers une forme de clientélisme stratégique. Alors, qu’en est-il à Poitiers ? Les décisions actuelles sont-elles entreprises dans le but de servir les intérêts des seuls électeurs de la majorité en place ? Pire, peut-on aller jusqu’à suspecter une forme de « verrouillage » du pouvoir, dont l’encadrement des diverses institutions locales serait l’instrument privilégié ? Ou peut-être que les victoires successives du PS peuvent s’expliquer par une concordance entre la population et ses aspirations, et les choix de gestion des cabinets qui se sont succédés à la mairie de Poitiers ? Et qu’en est-il de la nature du rapport de force politique entre la droite et la gauche, dont il ne faut minorer l’impact sur la couleur du bulletin glissé dans l’urne ? Autant de questions que nous vous proposons d’étudier ensemble au fil de cet article et de ceux qui suivront.

Piste première : Une connivence bourgeoise entre les pictaviens et leur maire ?

« La gauche poitevine est en phase avec la population bourgeoise-catholique du centre-ville de Poitiers » explique Monsieur Michel Savattier, qui nous reçoit dans le local de l’UMP situé dans la rue Carnot. Selon lui, la raison principale expliquant les échecs à répétition de l’opposition à s’emparer de Poitiers aurait avant tout la teneur d’une connivence entre population du centre et personnalités au pouvoir,  appartenant à la même catégorie sociale. Le visage des politiques publiques serait donc moulé sur celui du pictavien du centre, lequel se reconnaitrait en elles comme s’il se regardait dans un miroir, un miroir reflétant un aménagement urbain pensé pour promouvoir le bien-vivre des habitants de l’hyper-centre du plateau de Poitiers.

 

Attachons nous tout d’abord à faire une rapide radiographie de la population pictavienne. Le centre regroupe principalement des cadres de la fonction publique et du secteur tertiaire, ayant un standard de vie suffisant pour amortir les coûts du foncier, intuitivement plus élevés au cœur de Poitiers qu’en périphérie. Rares sont les nouveaux arrivants, et l’ensemble des habitants regroupe principalement des familles ancrées depuis plusieurs générations sur la colline poitevine, lesquelles ont conservé des traditions et des valeurs catholiques malgré leur embourgeoisement progressif. Ainsi, nous sommes face à des catégories statistiquement plus favorables à la gauche, travaillant dans l’économie du savoir ou de l’abstrait, peu tournées vers l’entreprenariat, et soucieuse de se voir fournir des services –notamment culturels – de qualité. Alain Claeys semble être l’archétype synthétisant les traits caractéristiques de cette même population, qui se reconnait en lui, de par ses origines sociales bourgeoises et ses sensibilités affirmées. La sympathie pour l’homme et ses orientations politiques paraît naturellement se dessiner, ce dont témoignent les politiques publiques mises en œuvre sur Poitiers, récriée par l’opposition comme étant purement « électoralistes ».

 

Pour Monsieur Savattier, plusieurs exemples en termes de politiques d’arrangement de l’espace urbain peuvent mettre en évidence un tel postulat. Le plus éclairant d’entre eux est à son sens la très polémique interdiction de circulation des voitures, exception faite des bus. Convenant à ceux qui possèdent un appartement dans la zone piétonne, elle leur donne l’exclusivité sur l’aire parfaitement pavée recouvrant les deux extrémités de la ville, et les protège aussi bien des nuisances sonores que de la pollution engendrées par les voitures. Elle serait cependant un frein à la mobilité des populations vivant dans la périphérie, et une entrave à l’accès des véhicules de commerce, lesquels doivent s’accommoder d’un réseau de transport en commun limité dans ses moyens. Un autre exemple pouvant illustrer une volonté de servir les intérêts des catégories sociales s’étant approprié le centre est celui de la politique culturelle, révélée par les programmes du TAP. Financé par les subventions publiques, ce dernier ne propose que des évènements peu accessibles à un public amateur, enclin à satisfaire les exigences élitistes d’individus initiés.

 

Selon Michel Savattier, la gauche se maintiendrait donc sur la base d’affinités naturelles entre gouvernés et gouvernants. Il ajoute que « les habitants de périphéries, issus de catégories plus modestes, orientent naturellement leur vote vers les partis de gauche, qui défendent mieux leurs intérêts », ce qui achèverait de rendre la tâche plus difficile pour la droite. Cela tendrait à prouver que les politiques menées par la gauche ne seraient pas uniquement au service de la classe bourgeoise du centre-ville, et nous permettrait de nuancer le tableau que nous venons juste de dresser. Mais le conseiller départemental évoque aussi une autre piste, laquelle apporterait un nouvel élément pour comprendre le soutien renouvelé des classes populaires à la majorité en place.

 

La théorie est connue : le PS aurait « noyauté » les comités de quartier et la plupart des associations locales, afin d’entretenir une opinion favorable vis-à-vis du pouvoir en place. Des élus et sympathisants y effectueraient un réel travail d’influence des esprits. La droite reconnait à ce titre son impuissance et sa responsabilité, estimant qu’elle a abandonné ces instances par aversion traditionnelle pour ce genre de structure, orientées vers le syndicalisme, et la culture populaire. De ce fait, cette stratégie du PS ne serait pas condamnable en soit, témoignant d’une inclination authentique de ses sympathisants pour ce type de structure citoyenne. La droite avoue également qu’elle n’a jamais réussi à opposer une figure forte face à aux personnalités que sont Alain Claeys ou son prédécesseur, Jacques Santrot, et à opérer le grand rassemblement de la droite et du centre propice à mobiliser l’électorat mécontents et fatigué de la « gestion PS ».

Au terme de ce premier article, il nous semble avoir pu mettre en lumière un panorama des facteurs susceptibles d’être responsables de la perpétuation du pouvoir de la gauche à  Poitiers. Malgré les récentes victoires en demi-teinte, les critiques évoquant une vision sclérosante de l’avenir de Poitiers semblent pourtant gagner en audimat. Face à un solde naturel en nette diminution, et au danger que représente pour Poitiers la disparition de la région Poitou Charentes (Poitiers perdrait son statut de capitale de région au profit de Bordeaux, ce qui impliquerait un transfert d’une grande partie du secteur administratif au profit de cette dernière), la politique « de confort » critiquée par l’opposition prend un certain sens. Mais apparemment pas le sens que les votes des pictaviens entendent lui donner.

 

2 réflexions sur “Poitiers socialiste: Analyse politique du maintien au pouvoir de la gauche pictavienne

  1. M. Bonnaudet,

    Très bel article, cependant un peu partial et orienté. Etant moi même ancien étudiant de Sciences po et journaliste de profession, je suis un peu attristé de tant d’orientation dans votre papier. Aucune place n’est laissé à la gauche, votre papier n’est qu’une succession de charge contre la gauche et son actuel premier magistrat.

    L’unique modeste conseil que je peux vous donner c’est de donner la parole à l’opposition, donc à la gauche et d’éviter de laisser une photo de « moqueuse » du président en photo profil archivé sur votre page facebook car ca décrédibilise vos propos.

    Bien cordialement,

    Un ancien Poitevin, attaché à sa ville et à ses institutions.

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    • Je soutiens simplement le commentaire précédent, ou alors il faut dire que c’est une chronique personnelle, un point de vue, et ne pas parler de journalisme d’investigation 🙂

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