Lettre à la génération Y

Tu as vingt ans aujourd’hui, génération Y. Pendant vingt ans tu as écouté la même rengaine, celle qu’on t’a injecté en intraveineuse continue au JT de 20h quotidien, jusqu’à ce que tu croies que c’était ta seule réalité. Vingt ans de crise économique, tu pensais que par définition une crise c’était un moment ponctuel, raté, ça fait vingt ans que ce mot est dans toutes les bouches tous les jours, pour tout justifier ; ça doit être le dictionnaire qui s’est trompé… Vingt ans de chômage qui augmente et tous les jours un peu moins de futur, un avenir un peu plus moche, un peu moins sûr. De toute façon à quoi ça sert, de toute façon on sera tous morts, c’est la télé qui l’a dit, c’est le réchauffement climatique, ce grand méchant loup dont tout le monde parle mais que personne n’arrête. Vingt ans qu’on te rabâche que t’es plus en sécurité, de moins en moins, que si tu t’es fait voler ton scooter c’est à cause de ces étrangers, que si ton père a perdu son boulot c’est de la faute des Roumains et de l’Europe, et que si l’Etat donne moins d’argent à ta fac c’est parce qu’il y a de plus en plus d’assistés.

Eh ouais, génération Y, t’as pas vraiment eu de chance… En plus de ça on peut pas dire que tu sois vraiment unie, il est bien loin le temps de la jeunesse de mai 68 ; toi t’hésites entre la nostalgie des manifs et des pavés, et la tentation de croire à tout ce qu’on te raconte, parce que c’est tellement plus facile. Parce que les politiques sont tous pourris, parce qu’on t’a dit que si tu travaillais bien à l’école t’aurais un chouette boulot mais voilà, t’as fait de ton mieux et pourtant tu galères entre intérim et RSA.

Génération Y, t’es la première à voir le jour dans une période où rien ne se passe : plus de Guerre Mondiale, plus de Guerre Froide, plus de Trente Glorieuses ou de décolonisation, plus de Woodstock ni de marche des Beurs. La fin de l’Histoire ? Non, mais la fin du temps où il était facile de choisir son camp, et où la majorité des jeunes choisissait le même, la fin de l’époque où la jeunesse était la voix révolutionnaire et utopique d’une société polarisée. Tes parents étaient face à un choix plutôt simple : suivre le modèle dominant ou tenter de le détruire, rentrer dans le moule ou le dénoncer. Alors que toi, génération Y, tu te retrouves face à une liberté vertigineuse, un gouffre de possibilités : fini le modèle métro-boulot-dodo, fini le choix binaire, tu veux plus forcément avoir des gosses et acheter ta maison à 35 ans. Devant la page blanche qu’est ta vie, on te dit que tu peux tout faire, tout écrire ; ta liberté est une chance et un fardeau, tes errements sont le symptôme d’une quête de repères, d’une recherche de sens. On t’accuse parfois de ne pas t’engager alors que t’as juste peur de tout foirer ; on te dit que tu peux choisir entre des millions de portes mais on ne te donne jamais les clés pour les ouvrir.

Alors forcément, il n’y a pas grand chose qui fasse de toi une génération unie, qui te donne droit à ce G majuscule. A moins que ce ne soit le Y que l’on a mis derrière, parce qu’on savait pas trop comment t’appeler ; ce Y symbole des nouvelles technologies, de l’informatique et d’Internet. T’as grandi avec lui, pour le meilleur et pour le pire comme on dit, et surtout pour le pire aux yeux des vieux : eux ne voient que des jeunes qui s’enferment dans une vie virtuelle, ils te voit égoïste et narcissique, obnubilée par l’image. Qu’est ce que tu veux être, génération Y ? Qu’est ce que tu veux qu’on se rappelle de toi dans cent ans ?

Ne nous leurrons pas : bientôt ce serons nous, jeunesse du monde occidental et jeunesse éduquée, qui aurons le pouvoir. Bien sûr, les révoltes populaires dans les pays sous-développés peuvent mener à des révolutions, mais souvent ces révolutions sont vite réprimées ou s’autodétruisent ; aussi injuste que cela puisse paraître, nous détiendrons le vrai pouvoir, politique ou économique. Qu’allons nous en faire ? Nous pouvons choisir de continuer dans la voie du libéralisme à outrance, de la destruction des ressources naturelles ; ne soyons pas hypocrites, se serait bien plus facile à faire et bien plus avantageux à court terme pour nous. Il est tentant de croire au progrès technique pour changer le monde et au positivisme historique, il est agréable de se dire que tout finira par s’améliorer, et facile de voir le mur au loin mais d’accélérer en se convainquant que quelqu’un s’occupera de changer de route quand on sera vraiment trop près.

Levons-nous, jeunesse : un peu partout nous montrons que nous sommes capables de proposer des alternatives, qu’Internet sert aussi à monter des projets audacieux, à soutenir des initiatives d’économie sociale et solidaire, à promouvoir un développement plus durable. La génération Y ne sera pas celle d’une révolution bruyante et démonstrative, celle des manifestations et des renversements. En revanche, elle pourrait être celle du changement progressif mais visible, des décisions historiques, d’un nouveau modèle. Au milieu d’une époque trop sombre, nous pourrions ramener la petite flamme de l’optimisme, nous pourrions inventer notre propre façon de changer le monde : la jeunesse de Mai 68 a lancé des pavés sur le système qu’elle voulait détruire, nous pourrions trouver nos propres pavés pour un système à reconstruire.

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