Sciences Po ou l’art de passer le temps :

«Est-ce que tu lis vraiment tous les livres que tu mets dans ta bibliographie d’exposé ?». Question légitime du première année moyen auquel l’élève de deuxième année tout aussi lambda mais rompu depuis un certain temps à l’exercice sciences po répondra, hilare et attendri, « Bien sur que non, il suffit de lire les résumés sur internet ! ».

Enonçons le clairement, ici, rien ne nous empêche de devenir de sombres crétins, ce qui est à la fois effrayant et grisant. Jeunes fauves, libérés des contraintes familiales à peine un bac mention bien ou très bien en poche, nous découvrons les joies de l’indépendance, rassurés par ce « Étudie à Sciences Po » que nous affichons fièrement sur nos profils Facebook.

C’est le temps de l’euphorie et de la découverte. On rit, on fait la fête, on boit un peu trop et parfois on oublie d’étudier. Ce n’est pas grave. Mais, tranquillement et insidieusement un malaise s’installe. On se rend compte qu’on ne sait pas indiquer le chemin à quelqu’un dans la rue alors que ça fait plus de six mois qu’on habite à Poitiers, qu’on n’a pas ouvert un livre depuis un certain temps et qu’on est écœuré par le goût du rosé bon marché de Monoprix.

Le piège, c’est que sur le papier tout va bien. Le « Étudie à Sciences Po » est toujours là, rassurant. On rencontre des ambassadeurs lors de conférences qu’on écoute à moitié, on vante les mérites du bouillonnement culturel et linguistique à grand-père et grand-mère tout en réalisant que mis à part « hola », « besos » et «guapa», quand on est « franco- français », on ne parle espagnol que quand on est bourré.

Soudain, on a peur de réaliser à l’issue de deux années passées ici qu’on a hanté Poitiers plus qu’on ne l’a habité.

Alors que faire ?


Réponse : sortir des frontières étroites de l’hôtel Chaboureau (à noter que cette obsession apparaît communément au mois de novembre où les séquences nuits blanches/exposés sitôt avalés sitôt régurgités ont raison du moral des plus vaillants).
Le hic, c’est que Poitiers nous offre deux années indécemment faciles. Sciences Po prend en charge des aspects de notre vie dont nous avions auparavant la responsabilité et s’occupe même de nos nuits d’insomnie !

«Tu veux aller au cinéma ce soir ? Non, j’ai rugby, puis apéro basket puis soirée BDE». Et avant même de réaliser quoi que ce soit, ces deux années se sont écoulées sans qu’on s’en soit aperçu. Et on est resté dans le Chaboureau.

Et si un jour, comme ça juste pour essayer, on s’éloignait du plateau, on échappait à l’attraction maléfique du célèbre triangle des trois M (Maison 1-Maison 2 alias Sciences Po-Monoprix) ? On prend un bus avec sous le bras une lecture non-obligatoire, on se risque à aller faire ses courses à Leclerc parce que c’est moins cher et que le dédale des rayons a quelque chose de jouissif, on écrit de la poésie un dimanche matin à Blossac. Bref, on fait ce qu’on veut. Et de temps en temps, on est juste soi, on est libre totalement.

On n’est plus Sciences Po Poitiers (où du moins l’une de ses petites choses en pull rose), on aime Sciences Po Poitiers. Justement parce qu’on en est libre.

Juliette Dechaux

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