La honte au ventre

Cela fera quinze ans le 8 mai, jour de son anniversaire. Quinze ans que Mickaiel, trente ans, erre dans la rue, de parking en parking, de mépris en mépris. La rue il la connaît bien, c’est une histoire de famille, quoique le mot « famille » ne lui évoque rien. Né de parents SDF, Mickaiel a dix-neuf frères et sœurs qu’il ne connaît pas plus que sa mère, rencontrée une fois. Son parcours ressemble à un cliché Disney, avec le « happy ending » en moins.

Abandonné à l’âge d’un an par ses parents, il s’est vu confier à la DDASS, où il a enchaîné jusqu’à ses seize ans une quinzaine de familles d’accueil.
« Depuis que je suis gamin on me dit que je finirai dans la rue.» Cette prophétie martelée sans cesse à ses oreilles n’a pu que s’accomplir lorsque, fatigué des violences récurrentes dont il était victime en famille d’accueil, Mickaiel a fait des trottoirs son refuge, des vagabonds ses protecteurs. « On n’avait pas de crédibilité vis à vis de la DDASS. Pour eux, c’était nous les menteurs » regrette-t-il. Ses fugues rimbaldiennes devenaient sans cesse plus fréquentes, tant et si bien que, le jour de ses dix-huit ans, il a fait de la rue son unique havre.

Il a envoyé balader par la même occasion tous les rendez-vous, les suivis, les tutelles imposés par la DDASS pour naviguer à vue, sombrant lentement dans les profondeurs de l’alcool. « J’étais jeune, je supportais pas de marcher droit, « à la baguette ». Je regrette de pas avoir suivi leurs ordres. Si c’était à refaire je le referai différemment. ». Mickaiel, me raconte, amer, comment l’étau de la rue s’est refermé sur lui, muant cet espace de liberté en une prison glauque, une poisse collante dont il cherche désespérément à se débarrasser.

Très vite, boire est devenu l’unique échappatoire. Boire pour avoir moins froid, boire pour tuer le temps, boire surtout pour étouffer la honte, qui ne le quitte jamais. Honte de faire la manche, honte de demander de l’argent alors qu’il voudrait gagner le sien. « Tu te bourres la gueule pour demander ta première pièce tellement t’as honte. Puis ça devient une habitude pour ne pas penser au jugement des gens ». L’engrenage est enclenché. Faire la manche pour boire et boire pour oublier qu’on fait la manche. Quelle ironie, ces mains vides et désœuvrées, lorsqu’on a une formation de menuisier-ébéniste. Mickaiel a appris le métier de palefrenier-soigneur aussi, et ça se voit. Il déborde de tendresse pour sa chienne, Capsule, endormie sur ses genoux, qu’il a sauvée d’un propriétaire violent.

Son amour pour les animaux est déraisonnable, au point d’en devenir tragique. Tremblant, il me parle de son ancien compagnon de galère, de son amour de toutou qui l’a suivi sept ans dans son errance. Il s’en souvient comme si c’était hier, cette fois où il est allé chercher son chien au refuge, où il l’avait déposé le temps d’un séjour en prison. Huit euros, c’est ce qu’il lui manquait pour le faire sortir du chenil. Incompréhension, désespoir, colère : hors de question qu’il parte sans son compagnon. Un agent de police le maîtrise, tente de le faire sortir de force du bâtiment. Le chien, fidèle à son maître, se précipite sur le policier toutes griffes dehors. Un coup de fil. Une autorisation. Le chien est abattu sous les yeux de Mickaiel.

Il y a un silence. Quelques gorgées de rhum- orange. Un homme bien habillé passe, et fait une blague sur la hauteur du distributeur de tickets prévu pour les handicapés. Mickaiel se tait, mais il bouillonne, révolté. Il pense à son fils Stéphane, huit ans, lourdement handicapé. Fruit d’un amour déchu, Stéphane a été placé en foyer spécialisé, et Mickaiel ne le voit que très peu. Il n’aspire qu’à sortir de la rue, trouver un logement et un emploi, et récupérer son fils, qui occupe son esprit nuit et jour. Malgré la crasse des pavés et les noirceurs existentielles, Mickaiel est pétri de rêves. Ce qu’il souhaite plus que tout c’est passer son permis, larguer les amarres et partir en Afrique, « pour ramener de la joie à ceux qui n’ont rien ». La poésie déborde de ses yeux enfantins.

Cela fait plus de deux heures que nous parlons, près d’une centaine de personnes se sont succédées aux distributeurs de ticket du Parking Carnot. Pas une n’a déposé le moindre centime dans la casquette de Mickaiel. Pas une n’a répondu à ses « Bonsoir » ni a ses sourires. Pas une n’a vu autre chose que du vide à l’endroit où nous étions assis. A cet instant j’ai compris ce qu’était que la honte, à cet instant, j’ai commencé à faire la manche avec lui.

Nathalie Le Pennec

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