L’homme qui ramenait son progo.

Le progo donc. Il fait bien marrer ce nom qui semble directement sorti de l’imagination d’un futur cadre maketing fraichement diplômé, tout fier d’étrenner le vocabulaire qu’HEC lui aura bourré dans le crane comme autant de signes de sa supériorité. Appelons-le donc par son nom de noblesse: ce sympathique rock progressif. Ce nom qui remplit souvent d’une admiration toute objective. Et d’une appréhension compréhensible. Comment faire autrement quand on pense au genre même de l’expérimentation sonore et structurelle ? Parce que soyons honnête. Quand on tombe pour la première fois sur « Atome heart mother » de Pink Floyd et ses  vingt-trois minutes d’un épique irrespirable, on a plutôt tendance à se demander ce que ces légumes de Junkies (qui sont à mon sens parmi les plus grands génies musicaux que ce monde ait pu porter) foutent à balancer dans leurs chansons de bruits de pièces, de moutons et autres chiens, quand n’y résonne pas le tonnerre des bombes de la seconde guerre mondiale.

Le principe essentiel du rock progressif, c’est une approche savante de la musique moderne. Nombre de chansons se divisent en plusieurs mouvements, comme n’importe quel concerto qui vous clouent littéralement a votre siège dans une somnolente inattention (Que tout féru de musique classique me pardonne, je m’exprime ici en tant que notoire ignorant).  Mais là où la musique classique a tendance à s’enfermer dans des règles dogmatiques, le progo envoi tout cela bouler dans la plus totale indifférence en mélangeant toutes influences dans une ultime recherche d’harmonie. Prenons « Aqualung », de Jetro Tull. On commence par un riff heavy metal à vous donner envie de casser des murs avec votre front. Puis tout s’interrompt. Une guitare acoustique, seule, laisse tout le loisir à l’immense Ian Anderson d’exprimer tout son lyrisme. Puis son rythme s’accélère indubitablement, dérive sur un morceau de folk endiablé, avant qu’un solo électrique ne vienne clore la montée en Alen (avec jeu de mot médiocre).

C’est ça le progo. Cette capacité à exploiter une thématique sur plusieurs tons différents tout en gardant une cohérence qui fait de chaque chanson un ensemble unique. Et c’est malheureusement ça qui en décourage certains. Ces artistes, à la limite du sadomasochisme malsain, s’évertuent en plus à nous pondre des albums concepts (c’est-à-dire des albums formant un tout cohérent autour d’une histoire et d’une thématique), qui complexifient d’avantage l’exercice.

En découlera alors de la part de cette étrange espèce que forment ces personnes, pour qui la musique doit avoir pour seul et unique vocation de faire bouger lascivement les deux amas graisseux situés au bout de votre colonne vertébrale, la critique suivante : Le progo est une musique d’intello qui nécessite, au préalable, de s’être renseigné sur le message véhiculé par telle chanson ou tel album. Un travail fondamentalement insupportable. Je leur répondrai que c’est faux. Ce travail ne sera qu’une conséquence de votre écoute.

Et ce pour deux raisons majeurs : expérimentation et folie créatrice. On ne va pas se le cacher, les artistes progs sont souvent des junkies. Les plus illustres d’entre eux (Syd Barett notamment) sont même carrément schizophrènes. Alors cette bande de tarés maniaques, et bien c’est sa vie entière qu’elle passe à perfectionner des morceaux qu’elle trouverait sinon parfaitement insipides. La spontanéité que représente l’improvisation intervient souvent oui. Mais seulement quand elle sert le propos d’une émotion intense et brute. Le reste n’est que recherche permanente de la note et du son adéquat. Alors quoi ? Oui ces morceaux sont souvent longs, mais ils atteignent un degré de perfectionnement que peu n’auront jamais atteint. Et la folie est aussi gage de nouveauté : Quoi de plus résolument moderne qu’un fluteau côtoyant une guitare électrique au son saturé, qu’un bêlement intervenant dans une chanson traitant de l’aliénation de l’homme, qu’un synthétiseur réglé uniquement pour « exprimer l’idée de la mer ». Exprimer l’idée de la mer… combien seraient capables ne serai ce que d’y penser ?

Ok. En plus des longueurs des chansons, écouter trois minutes de bruits de dauphins au milieu d’un morceau de vingt-trois minutes (« Echoes » de Pink Floyd, par exemple) a quelque chose de rebutant. Alors passé le moment de surprise (parfois) et de profonde satisfaction (souvent – La recherche de la perfection présente cet avantage), il est toujours bénéfique de se pencher sur les intentions de l’auteur. Prenons le cas de l’intemporel « Another brick in the wall ». Son immense popularité, qui montre que le progo n’est en rien inaccessible, n’est plus à démontrer. C’est un morceau qui touche sans médiation intellectuelle aucune. Il prend néanmoins une dimension toute autre quand on le resitue dans le contexte de l’album « The wall ». Quand on sait qu’il représente la révolte d’un enfant face aux carcans d’une éducation castratrice. Et que le solo de David Gilmour dans la troisième partie est un cri de libération. Car dans le progo rien n’est laissé au hasard.

Je vais éviter de finir cet article par le traditionnel « l’essayer, c’est l’adopter ». Ceci n’est pas une publicité pour aspirateurs. Je veux juste que vous soyez conscient que l’homme qui ramène son progo ne ramène pas seulement du « progo ». Il emmène avec lui une diversité capable de vous séduire tous, de l’inspiration moyenâgeuse de Genésis dans « Dancing with the moonlight nights » au  planant et incontournable « Dark side of the moon ». Il ramène des chansons courtes et lancinantes, d’autre longues et lyriques, d’autres résolument dansantes, d’autres foncièrement émouvantes. Alors ne faites jamais ce que cet article a tenté de faire avec un insuccès tout programmé : Ne tentons pas de théoriser le progo. Contentons-nous d’être assez ouvert d’esprit pour l’écouter.



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