La migrante.

Edwy Plenel s’est déplacé à Poitiers le mercredi 7 octobre dernier à l’occasion d’une conférence organisée par le collectif « D’ailleurs Nous Sommes d’Ici » aux Salons de Blossac sur le thème des migrants et de la démocratie. Si malgré tout son intervention n’a en réalité fait que convaincre des convaincus, elle m’a tout de même fait beaucoup réfléchir. On parle souvent des « migrants », cette masse impersonnelle qui déferle sur les côtes, ou du « migrant », individu sans visage qu’on pointe du doigt ou qu’on essaye de protéger ou non selon ses opinions. Au final on en parle beaucoup, mais de qui parle-t-on, de quoi ?

Ce visage-là, celui du migrant, m’est très familier. Arrivée en 1999 en France, j’ai moi-même été une « migrante ». Dans certaines manifestations, certains rassemblements on voit souvent revenir des slogans tels que « on est tous des migrants », ce qui n’est pas forcément faux d’ailleurs, mais être migrant est une réelle épreuve de vie. Se dire migrant par soutien alors qu’on n’a jamais connu cette expérience c’est ne pas forcément prendre en considération tout ce qu’elle entend. Sans vouloir rentrer dans les détails ni dans le pathos le plus écœurant je tenais quand même à raconter une partie de cette histoire. Ce n’est pas celle « des migrants » ou « du migrant » c’est tout simplement la mienne, celle d’une personne, d’une famille, mais également celle de tous ceux qu’on désigne sans vraiment s’y intéresser.

Il faut savoir que la procédure d’obtention du seul titre de séjour en France est longue, compliquée mais surtout éprouvante. Quitter son pays, y laisser ses attaches, sa famille, ses amis mais également son travail, sa maison, son statut et évidemment ses souvenirs n’est pas chose aisée. Le plus dur est de tout recommencer à zéro. Une fois arrivé en France avec un visa spécial on peut commencer à faire une demande auprès de l’OFPRA (Organisation Française pour la Protection des Réfugiés et Apatrides). En écrivant une lettre expliquant pourquoi on demande l’asile et pourquoi on se sent en danger dans son pays d’origine, on commence à peine la procédure. Seulement cette lettre doit être la plus précise possible, la plus détaillée mais également la plus claire et… en français.

Entre devoir ressasser un passé qui est parfois bien trop douloureux et la difficulté de devoir écrire dans une langue qu’on ne connait pas, le demandeur d’asile se retrouve dans une situation des plus délicates. Après cette première lettre, le demandeur reste en attente. On ne sait pas combien de temps, on ne sait pas pourquoi, mais on attend. Le rendez-vous auprès de l’OFPRA peut prendre plusieurs semaines voire plusieurs mois avant d’être fixé. Lors de ce dernier, votre conseiller va vous pousser dans vos retranchements, il va essayer de trouver toutes les contradictions possibles, vous demander les dates précises de ce que vous avancez et tout cela encore une fois…en français. Bien sûr, un traducteur est souvent présent, mais c’est tout de même plus difficile de répondre à une question dans une autre langue non ?

Et encore une fois, l’attente. Pendant un temps indéterminé, qui peut se compte géné- ralement en années, l’ORFPA va analyser le dossier, demander toutes les pièces justifica- tives nécessaires et finalement rendre une dé- cision qui si elle est favorable permettra de passer du statut de demandeur d’asile à réfu- gié, accompagné d’un titre de séjour valable 10 ans. Mais pendant cette (longue) attente, le demandeur d’asile reste demandeur d’asile. Il n’a pas de revenus car il ne peut pas travailler et de ce fait, sa vie s’en voit extrêmement compliquée. Qu’est-ce que ça veut dire concrètement ? C’est tout bête: pas d’argent, pas de logement, pas de nourriture, pas de loisirs, rien.

C’est à ce moment qu’interviennent toutes les associations d’aide aux réfugiés et aux personnes défavorisées. Les Restos du Coeur deviennent une habitude ponctuant la longue recherche de logement social (accompagnée de son lot de surprises, car, oui, un logement social pour 3 personnes peut facilement se résumer à juste quatre murs et de la moquette dans un immeuble délabré. Divers bénévoles trop peu remerciés aident les demandeurs d’asile à retrouver un semblant de vie, mais surtout de survie.

J’ai la chance, parmi d’autres, d’avoir vécu une sorte d’ « happy ending ». Me voilà à Sciences Po, une des meilleures écoles du pays, je parle couramment français et j’ai de quoi vivre très décemment tout en étant étudiante. Mais combien sommes-nous à en être arrivés jusque-là ? Malheureusement, très peu.

Plus que d’être résumée à des chiffres et des statistiques, l’histoire de tous les migrants est plurielle, diverse et surtout humaine. Je ne peux rien faire de plus si ce n’est de vous inviter à prendre du recul quand on parle de « ces migrants ». Ne pensez pas à d’où ils viennent, combien sont-ils ou si certains ont plus de mérite que d’autres, essayez juste de vous mettre à leur place pour un instant, ce ne sont pas que des migrants, ce sont des gens, des familles, des histoires, toutes plus complexes les unes que les autres mais également beaucoup plus proches que ce que vous pourriez penser.

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