L’Europe Allemande

Une lâcheté européenne face à l’hégémonie de l’idéologie conservatrice libérale?

S’il est une question que soulève la crise migratoire aujourd’hui, c’est celle de l’Europe politique. Les réactions nationales – volontairement désengagées lorsqu’elles n’ont pas été manifestement xénophobes – ont mis en exergue l’échec de tout mécanisme d’action concertée, et surtout la déroute de l’idéal moral du vieux continent. Et pourtant, dans le maelström médiatique tempêtant autour de la crise des réfugiés, une séquence est sortie du lot : la réaction immédiate, isolée et résolue d’Angela Merkel plaidant pour « une Europe de la solidarité ». La première représentante de l’Allemagne, incarnant aux yeux du monde l’ultime rempart de stabilité économique et de fermeté politique de l’Union, en devenait aussi la dernière caution morale. Face à la faiblesse d’une France qui fuit ses responsabilités, l’ambiguïté d’une Angleterre qui limite sa participation au projet commun au « grand marché unifié », la situation de relatif dénuement des pays du Sud, l’Allemagne s’impose comme le chef d’orchestre du concert européen, dont l’ancienne cacophonie prend des allures de requiem pour la démocratie.

La manifestation la plus concrète de l’hégémonie allemande est la victoire de la conception néolibérale de l’économie et des rapports humains, s’imposant au biais du pouvoir normatif des institutions européennes. La première économie des 28, est plus que jamais louée pour la compétitivité de son travail, qu’elle a su préserver grâce à des réformes drastiques de son marché du travail, telles que les lois Hartz (2002-2005) sous le mandat de Gerhard Schröder, dont la traduction est le « minijob » exonéré de charges sociales permettant une grande flexibilité de l’emploi. De connivence idéologique avec les grandes institutions économiques internationales (FMI, Banque Mondiale, qui au passage n’ont aucune légitimité populaire) elle a su peser de son poids de premier contributeur au budget commun pour faire prévaloir ses intérêts à chaque étape de l’approfondissement de l’alliance européenne. C’est elle qui a par exemple porté récemment la fameuse « règle d’or budgétaire » faisant de la rigueur une doctrine d’action publique, alors qu’elle se refusait à la création des « Eurobonds », mutualisation de la dette des Etats pour que les taux de remboursement soient collectivement soutenus, ce qui aurait permis aux pays du Sud d’emprunter à moindre coûts.

 

La prépondérance de sa vision d’une Europe libérale peut s’expliquer par un placement stratégique de « sympathisants » au sein des différents organes de l’Union européenne, qui influent activement sur des décisions liant fatalement les autres pays. Les secrétaires généraux du Conseil des ministres (l’ancien conseiller diplomatique d’Angela Merkel, Uwe Corsepius) et du Parlement (Klaus Welle) sont des allemands d’inspiration libérale. L’Assemblée Parlementaire est elle aussi acquise à sa cause : du président, Martin Schulz (qui effectuera donc le plus long mandat à la tête de cette institution depuis 1979) social-démocrate modéré, aux députés, dont les 96 allemands (contre 74 pour les Français, qui ont parmis eux 24 députés du FN !) inscrivent efficacement leur vote dans le sillage de l’exécutif. Ils ont en outre obtenu 2 vice-présidences (1 pour la France) et 5 présidences de commission (2 pour la France). Surtout, on compte 32 coordinateurs allemands (les postes clefs qui assurent la répartition des rédactions législatives dans les groupes politiques) contre 8 Français… Pour que le tableau soit complet, il faut rappeler que la chancelière a réussi à imposer le prochain président de l’Eurogroupe, le ministre des finances espagnol, le PP étant l’allié privilégié de la CDU (Parti d’Angela Merkel), ainsi que le nouveau président du Conseil européen (2014), le libéral polonais Donald Tusk.

 

Loin d’être strictement autoritaire, la politique de l’Allemagne s’apparente à « concéder pour mieux régner ». De facto,  l’Allemagne a accepté à chaque fois ce qu’elle a d’abord rejeté : la solidarité financière avec les pays en difficultés (Mécanisme Européen de Solidarité ou MES), l’union bancaire, l’assouplissement du pacte de stabilité (dont la France vient encore de bénéficier), la reconnaissance de la bien maigre “exception culturelle”, etc… Tout comme le luxe du seigneur est d’adoucir les conditions de ses directives, l’Allemagne est reconnue par ses partenaires comme l’incontestable leader de la politique européenne. Implicitement, la négation de la souveraineté de toutes les nations est ainsi consommée: la résolution – humiliante –  de la “crise grecque” est le point d’orgue de la “voie unique européenne” sur les rails de laquelle nous sommes bel et bien engagés.

Alors, sont-ce les choix économiques et les stratégies diplomatiques de l’Allemagne qui l’ont placé sur le trône européen? Indéniablement, mais pas seulement: la désertion française (ou devrions nous dire l’allégeance, au regard des réformes en cours?), et au-delà européenne en est en grande partie responsable. Renoncement politique, acceptation d’une ingérence totale d’acteurs extérieurs non élus dans les affaires nationales… Une défection commune dont la montée de l’extrême droite est la première sanction, prémisse d’une crise politique majeure.

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