Au cœur de la lutte contre le réchauffement climatique : une civilisation à la dérive

     Alors même que 2015 se concluait sur les controversés accords de la COP21, j’aimerais dans cet article approfondir, bien loin des traditionnelles diatribes qui courent les débats publics, la lourde dimension psychologique et philosophique qui pèse sur les enjeux environnementaux contemporains.

     En effet, nous sommes encore nombreux à ne pas parvenir à saisir la gravité des catastrophes à venir. Trop souvent nous entendons que nous disposons encore de temps, que le climat n’est pas une priorité face à la crise migratoire ou à la poudrière déjà bien enflammée du Moyen-Orient, par exemple. Or, le dérèglement climatique sera certainement à l’origine des plus grands défis géopolitiques de demain. Une augmentation des températures moyennes de 4,6°C – telle que prédite selon les trends d’activité actuels – élèverait les eaux d’au moins 7 mètres. La surface du globe serait alors redessinée de manière spectaculaire, à l’image de chacun des changements d’ères climatiques qu’a connu la Terre, qui ne prenait parfois qu’une seule décennie pour passer de glacière à désertique selon les paléo-climatologues. Flux massifs d’exode après les catastrophes qui toucheront d’abord les plus démunis, peur et confusion après le traumatisme de l’hécatombe, et difficile intégration des réfugiés climatiques dans nos sociétés sur fond de nationalisme exacerbé et de krach économique sans précédent de l’ordre de 20% du PIB pour les pays avancées : le scénario est apocalyptique.

     Les scientifiques se veulent donc alarmistes, les politiciens préoccupés et la population anxieuse : mais alors pourquoi rien ne change en faveur de la protection de l’environnement ?

     C’est la pomme de discorde que vient croquer Clive Hamilton dans Requiem pour l’espèce humaine des Presses Sciences Po pour qui l’urgence de la lutte contre le réchauffement climatique vient remettre en cause les fondements mêmes de nos civilisations. Il invoque le « fétichisme » de la croissance, de la consommation et de la technologie comme principaux obstacles à une réelle prise de conscience.

     En effet, la vision moderniste du fil de l’Histoire comme éternel progrès nous a poussé à diviniser la croissance économique. Elle témoigne aujourd’hui par exemple de la grandeur d’un Etat – la récession étant associée à un affaiblissement diplomatique. La consommation est alors massive, excessive et impérative car l’accumulation devient artéfact du bien-être. Consommer n’est plus moyen mais fin en soi : pour se différencier, se définir, bref, exister. Nous interprétons alors la croissance comme solution et non comme cause des problèmes écologiques. On pense que l’enrichissement nous permettra des innovations technologiques qui auront raison du réchauffement climatique (pensée sur laquelle est basée toute la défense du développement de l’industrie du charbon). Or selon le fameux rapport Stern, toutes choses égales par ailleurs, un progrès technique capable de réduire de 90% les émissions de CO2 de demain nous laisserait tout de même dans une situation dangereuse de taux d’émissions deux fois supérieurs au seuil de risque de désastre écologique. La solution ne réside donc pas dans la technologie : le fanatisme de la croissance et du consumérisme se doit de cesser.

     En conséquence, ces trois phénomènes entraîneraient de plus une certaine dissonance cognitive de notre part : nous sommes conscients de la nécessité d’agir maintenant, mais en parallèle, toutes les valeurs à partir desquelles nous nous sommes construits et nos sociétés forgées nous laissent peu enclins à y remédier. Ce qui s’observe à travers les réponses jusqu’à lors proposées, qu’Hamilton juge peu ambitieuses et même néfastes au long terme, telles que le consumérisme vert – alors que « consommer bio » transvase le poids de la responsabilité de multinationales cyniques et de politiciens léthargiques sur le dos des consommateurs, au nom de la responsabilité individuelle. Face à l’ampleur du défi climatique, les seules forces individuelles sont plus qu’insuffisantes.

     Une autre dissonance cognitive provient, à mes yeux, d’une erreur de cadrage de la part de certaines mobilisations qu’énoncent des slogans tels que « L’avenir de la planète est en marche », « Marchons pour la planète », etc. Nous voilà en présence d’une métonymie en effet fort trompeuse : ce n’est pas la planète qui est « malade » et qu’il faut sauver, c’est l’humanité. La Terre a vécu sans nous auparavant et y arrivera très bien plus tard. Les évolutions climatiques qu’elle traverse n’annoncent en rien sa perte, si ce n’est la nôtre. Vaincre cet obstacle épistémologique qui pullule au sein des débats, c’est faire une grande avancée dans la prise de conscience de notre responsabilité collective et de notre animalité éphémère face à la pérennité d’une entité cosmique telle que la Terre. Nous avons besoin d’être pleinement investis, y compris émotionnellement (là où la mobilisation contre le réchauffement climatique invite plutôt à rationaliser la gravité de problèmes différés dans le temps), et cela passe dans un premier temps par une focalisation des enjeux liés aux mobilisations pour le climat sur la question du lendemain de l’humanité, et non plus de la planète.

     Durant des siècles, l’homme s’est construit comme maître de la Nature, faisant de sa capacité de réflexion et de sa conscience les clés de sa domination. Ces dernières sonnent aujourd’hui le glas d’une civilisation qui peine à se concevoir autrement, perdue dans sa vénération de la quantité, de l’accumulation et de la croissance. Redéfinir nos écosystèmes et nos sociétés comme équilibre de forces naturelles équivalentes constitue un défi philosophique charnier pour l’humanité. Néanmoins, une fois la réalisation de notre futur péril civilisationnel faite, nos sociétés pourront alors se diriger vers une construction identitaire méta-personnelle : plus que l’humanité, c’est l’ensemble de la biosphère que nous menaçons, or, c’est à travers le système naturel de la vie que nous saisissons l’intégralité de notre être, un Moi qui renoue donc avec la Nature. Nous répondrions donc aux fléaux d’une philosophie cartésienne dite mécaniste, aujourd’hui enracinée dans la pensée commune et qui intellectualise la « matière » de notre environnement en le privant de toute vitalité pour justifier son asservissement à nos besoins.

     C’est donc bel et bien l’ensemble d’un système cognitif qui définit notre appréhension des enjeux modernes et leur résolution qu’il convient de réformer. Néanmoins, une telle refonte des valeurs intrinsèques à nos sociétés nécessite du temps. Cette incompatibilité des temporalités entre urgence climatique et changement de paradigme est responsable d’un véritable vertige civilisationnel : c’est une angoisse paralysante qui nous saisit, dépassés entre le fatalisme du « c’est déjà trop tard » et l’indécrottable optimisme humain du « mais il doit bien encore rester une solution ». Car la nature humaine nous pousse à espérer, mais, face au réchauffement climatique, cela reviendrait à enfin laisser s’échapper le « faux-espoir » de la boite de Pandore. Pour Hamilton, c’est l’acceptation du désespoir qui nous poussera à agir, une pensée proche du nihilisme extatique chez Nietzsche qui vient dépasser l’idée même de néant pour l’institution de nouvelles valeurs qui contribueront au salut de l’humanité.

     Alors, parmi les espèces en voie d’extinction, faudra-t-il compter l’Homme ?

Clément Da Cruz

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