La grâce Sauvage

  Le 10 septembre 2012 dans une petite ville du Loiret, un meurtre au fusil qui ne semblait apparemment rester qu’un simple fait divers, est devenu l’une des affaires médiatiques les plus importantes de ce début d’année 2016, mais a également sonné un signal d’alarme nécessaire. Jacqueline Sauvage, condamnée à dix ans de prison ferme pour meurtre après une longue procédure d’appel a été graciée partiellement le 31 janvier dernier par le Président de la République.

  Après 47 ans de violences verbales et physiques, de pressions, de menaces et d’harcèlement moral, subis par elle comme par ses 4 enfants, Jacqueline Sauvage tue son mari de trois coups de feu en cet après-midi de septembre 2012. Ses avocates plaident alors immédiatement un cas de légitime défense « différée », cas spécial qu’elles présentent comme évident en cas de violences conjugales Cette position est refusée une première fois en assises et une deuxième en fois en appel par deux jurés consécutifs. Pire encore, le fait qu’elle n’ait pas porté plainte pendant 47 ans laisse planer des doutes quant à sa justification et lui est reproché.

  Après la confirmation par la Cour d’Appel le 4 décembre dernier de sa condamnation, une pétition réunissant à la veille de la décision du Président plus de 435 000 signatures enflamme les réseaux sociaux et les médias de tous bords. Entre les défenseurs de l’idée de légitimité défense différée menée par les avocates et ceux qui dénoncent la demande de grâce comme un caprice féministe, l’apparentant à une peine de mort impulsive, tout le monde a eu son mot à dire, son opinion à partager, moralisatrice ou subversive.

  Cependant, en plein brouhaha médiatique ce sont deux « détails » qui ont retenu mon attention dans cette affaire particulièrement macabre.

  Premièrement, les réactions qu’on a pu entendre à chaque fois que l’affaire était mentionnée. Beaucoup condamnent la décision de M.Hollande: allons-nous maintenant vers une grâce de tous les meurtres commis par des femmes ? Que les angoissés d’une future castration ou d’un crime passionnel ne se rassurent, Mme. Sauvage n’est pas complètement libre à la recherche d’une prochaine victime. En effet, incarcérée depuis plus de trente mois, elle n’a pas été libérée immédiatement le 31 janvier au soir. La grâce partielle du Président va lui permettre de passer encore quelques mois en prison avant de pouvoir obtenir une liberté conditionnelle, juste le temps pour tous les inquiets de se cacher.

  Dans un tout autre ton, j’ai malheureusement entendu une bien faible partie des éclairés s’indigner de ce que révèle cette affaire sur l’état de notre société. En 2014 en France, 134 femmes sont mortes suites aux violences subies dans leur couples et près de 216 000 femmes sont victimes de violences physiques et/ou sexuelles de la part de leur partenaire en moyenne par an (plus que la population du Grand Poitiers, oui.). On peut alors continuer à faire défiler les chiffres morbides: il en va de même pour ce qui concerne les viols et tentatives de viols, on estime que la moyenne tourne autour de 84 000 femmes victimes par an (selon le Ministère des Affaires Sociales).

  Jacqueline Sauvage fait partie des 86% de femmes victimes de violences conjugales en France qui ne portent pas plainte. Après avoir vécu un réel enfer pendant 47 ans, on l’envoie en prison en soulignant les incohérences de ses déclarations et on va même jusqu’à lui reprocher de ne pas avoir porté plainte alors qu’elle a vécu la majorité de sa vie sous le joug d’un pervers violent, colérique et brutal.

  Que ces propos ne soient pas mal interprétés, je ne cherche pas ici à défendre un retour à la peine de mort, à soutenir le meurtre du mari de Mme. Sauvage ou une autre lubie que brandissent les déçus de la grâce partielle accordée. Je tiens juste à rappeler que dans un pays « développé » tel que la France où on va pointer du doigt la condition féminine partout ailleurs, où on va promouvoir une multitude de programmes labellisés féministes dans les écoles, universités, entreprises, seulement 14% des femmes victimes de violences conjugales engagent le premier pas vers une forme de justice. Seulement 14% des femmes et ce n’est qu’une approximation, combien sont-elles réellement à ne rien dire à personne ? Combien sont-elles à subir cela quotidiennement et à souffrir la peur de l’aveu mortel ? Comment cela se fait-il que des femmes continuent à mourir et à souffrir tout près de chez nous dans l’indifférence générale ? Ça, malheureusement, personne n’en parle dans cette affaire.

  En revanche, pour dénoncer une utopie féministe, ne vous inquiétez pas, ils sont nombreux et continueront à l’être.

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