La fonction de la peur dans la société

Réveille toi. Aie peur d’être en retard. Mange quelque chose de peur d’avoir faim. Lave toi avec la peur du spectre de ceux qui n’ont pas d’eau. Prends une écharpe de peur d’avoir froid. Repose ton écharpe de peur de la perdre. Remets là de peur de ne la posséder en réalité pour aucune raison. Eteint les lumières de peur de la facture d’électricité. Puis finalement sors de chez toi par peur de l’inaction, de l’enfermement ou de l’ennui.

Marche vite à travers les rues, par peur de la multitude d’inconnus qui pourraient t’aborder sur le chemin. Aie peur qu’on te demande de l’argent. Aie peur d’en donner mais aie peur de dire non. Continue de marcher, par peur de réaliser qu’en réalité tu ne sais pas où tu vas. Soudain, aie peur d’avoir oublié ton chargeur d’ordinateur. Arrivé à destination, aie peur de ton patron, peur de ton professeur.

Peur de lever la main pour lui poser une question, peur de ce qu’on pensera de toi dans les couloirs de ton centre académique. Aie peur de ton institution et aie peur des gardes qui y sont, justement pour faire peur, puisque pour être protégé il faut être en danger.

Aie peur de ne pas valider, de ne pas réussir. De ne pas t’intégrer. Puis peur tout simplement de ne plus avoir de cigarettes ou d’avoir perdu ton briquet. A la fin de la journée aie peur de rentrer chez toi en marchant par des rues obscures. Et une fois à la maison, respire d’aise d’être enfin libre de tant de peur.

Mange quelque chose et prends un bain. Couche toi. Mais aie peur de ne pas réussir à dormir et ne t’endors pas. Pense. Pense à tes peurs. Aie peur de tes peurs et avant de t’endormir, aie peur de ne pas te réveiller demain.

Aie peur de ce que tu sens, peur des drogues, peur de la pauvreté. Aie peur des scélérats qui se promènent dans les rues en y propageant la peur. Aie peur des insectes, des animaux non domestiques. Aie peur de dire ce que tu penses. Peur de tes parents, de ne jamais aimer tes études, peur de ta sexualité, peur de ne pas avoir un bon travail, peur de ce qu’on va penser de ce que tu postes sur facebook.

Aie peur d’être seul, aie peur de vouloir être seul, aie peur de ce qu’on pensera de toi si tu es seul.

Aie peur de traverser la rue, peur d’entrer dans la mer, peur d’être un animal. Aie peur de l’univers, aie peur du passé, aie peur du présent et du futur. Aie peur de la tristesse, peur des plaisirs, peur de l’Etat. Aie peur de la misère qui gravite autour de toi. Aie peur du voleur, de l’assassin, aie peur de la police. Aie peur de ne pas dormir tranquille car en fin de comptes demain tu auras encore un jour de peurs devant toi.

Tu auras un prochain jour de peur car la peur a une fonction particulière : elle est nécessaire à la coercition. En donnant de la peur, on donne en réalité l’illusion de la liberté de faire ce que l’on veut.

En effet la peur est un sentiment que l’on perçoit comme intérieur, ainsi ce que l’on s’interdit à soi même par peur prend à nos yeux la forme mensongère d’une interdiction que l’on s’impose à soi même par soi même, c’est à dire provenant de notre volonté propre. Hors bien qu’il soit naturel d’éprouver de la peur, les objets des peurs qui rythment le quotidien moderne ne sont pas inhérentes à la personne humaine en son essence mais se construisent dans le sein de la société où l’on nait. Société qui pour cadrer les individus en son sein doit pouvoir les maintenir insérés dans un système comportant des contraintes. Mais pour y arriver il est nécessaire d’y faire voir des avantages.

De la peur de se libérer nait la sécurité d’être dans le système qui protège. Les peurs proviennent ainsi de la propre société qui nous encadre et que l’on se représente comme protectrice (et protectrice de notre libre-arbitre) et donc de ces peurs -construites extérieurement à nous mêmes – naissent la non revendication, la non révolte, la soumission, l’effacement de nos particularités individuelles et finalement l’acceptation, même des injustices les plus grandes, auxquelles on se heurte quotidiennement.

Les objets de la peur sont définis par les propres cadres du système dans lequel on est inséré en les intériorisant on se leurre avec la grande illusion que c’est nous mêmes, par choix réfléchi et individuel qui nous imposons les limites que notre peur nous impose, et par extension que la société nous impose. C’est alors nous même qui allons refuser, seconde après seconde, une liberté plus grande, qui plus est en étant tous intimement persuadés de faire un choix personnel et rationnel visant à se protéger des multiples dangers dont nos peurs nous alarment.

Le drame est qu’il n’y a pas de sens à préserver sa vie pour la prolonger si toute cette extension de vie préservée n’est en réalité qu’une cumulation de moments de non-vie.

 

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