Le vide de la pensée

« Le monde a besoin d’esprits libres ». Cette phrase, que vous avez probablement déjà remarquée au fil des différentes conférences et réceptions qui ont ponctué votre vie sciencespiste, est l’étendard intellectuel de notre institution. On pourrait discuter longtemps de la véracité ou non de cette maxime dans le strict cadre de nos études : là n’est pas la question aujourd’hui. Pour Albert Camus dans l’Homme révolté, « l’Homme libre est celui qui dit non », et qui par sa démarche de refus, dégage son être de sa soumission intellectuelle au système qui l’opprime. Par la déconstruction des structures de pensée aliénantes sur lesquelles il fondait sa représentation du monde, et des structures concrètes sur lesquelles se fonde l’ordre social (domination économique, sociétale, culturelle etc…), il ouvre l’éventail du possible. De là, une action individuelle, puis collective peut être engagée, à des fins politiques par exemple. Que faut-il retenir de ce fragment de philosophie camusienne ? Que la puissance d’un système de domination provient de sa pénétration dans l’imaginaire quotidien des dominés. Pénétration aujourd’hui d’une intensité inédite, que traduit le conformisme politique obtus des principaux dirigeants mondiaux.

Cornélius Castoriadis, grand penseur révolutionnaire du XXème siècle, désigne « le désengagement civique » des citoyens, caractérisé par une profonde indifférence vis-à-vis de la chose publique, comme l’un des plus grands maux de la société post-guerre froide. Il nomme « vide de la pensée » la progressive uniformisation de la pensée politique combinée à un sentiment de rejet de la classe dirigeante. Comment analyser ce phénomène ?

Premier facteur, porteur d’indifférence, l’affaiblissement, si ce n’est la disparition, des identifications partisanes politiques. A savoir, la dilution de l’imaginaire politique dans des lieux communs, le dépérissement des identités politiques avec ce qu’elles avaient de mobilisateur. Ceci tient d’abord de variables structurelles : la disparition du sentiment de classe avec l’affaissement progressif du secteur secondaire, inexorablement portée par les mutations de nos économies, qui a entraîné la délocalisation des entreprises et l’annihilation de ces instances d’unité et de cohésion pour les travailleurs. En outre, le tissu économique européen s’est fragmenté à l’extrême, favorisant une logique de sous-traitance et d’atomisation du travail individuel (paiement au chiffre, techniques managériales faisant l’apologie de la réussite individuelle, décloisonnement des professions etc…). Sans cesse plus isolé – et ce d’autant plus avec la pression supplémentaire qu’un chômage élevé suppose -, le travailleur ne se retrouve plus dans des organes d’action collective (partis, syndicats, etc…)

Le deuxième facteur, vecteur d’une uniformisation de la pensée, tient dans les lieux et les modes de diffusion de la connaissance, dont l’information fait partie. Les médias de masse en sont l’exemple paradigmatique : ils fonctionnent comme des entreprises, réalisent la prouesse de transformer l’actualité en divertissement, et la dénuent le plus possible de réflexion. De même pour internet, puissance fabuleuse d’information, finalement peu accessible car filtrer le qualitatif demeure réservé aux initiés, pour ne pas dire, à ceux qui ont reçu les codes sociaux adéquats.

Enfin, en parallèle à cette déperdition de la pensée politique, « par le bas », il faut identifier un phénomène « par le haut », d’établissement d’institutions « inhibitrices », creusant le lit d’une pensée politique unique paralysant la démarche intellectuelle du « penser autrement ». On peut ici parler de « superstructures libérales », à savoir toutes les organisations politiques à l’origine de création d’un droit contraignant les membres, ou détentrices d’un pouvoir suffisant pour infléchir les prises de décision : OMC, FMI, Banque Mondiale, institutions issues des traités européens, traités de libre échange etc… Depuis la chute de l’URSS en 1990, (même si leur dans le monde « libre » leur influence était déjà considérable), aucune pensée politique crédible ne peux contester l’ordre libéral – économique et politique – qu’elles instaurent.

La liste dressée ci-dessus n’est pas exhaustive et on pourrait l’élargir sans ambages. Mais revenons à Castoriadis, lequel prophétisait que le désengagement citoyen issu du vide de la pensée et de la disparition des mobilisations collectives déboucherait sur une société apolitique, où l’on pense que « tout se vaut », et au sein de laquelle le premier réflexe du citoyen est d’être sceptique, si ce n’est nihiliste. N’est-ce pas exactement ce que la montée du FN incarne ? Je terminerai avec la réflexion suivante : si le monde a besoin d’esprits libres, il a surtout besoin d’esprits contestataires, et plus encore, d’esprits créateurs capables de s’extraire des lieux communs de la pensée dominante.

Enzo Bonnaudet

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