Quantifier amène-t-il au dépassement de soi ?

          Dans la relation à l’Autre et au Moi, nous sommes en perpétuelle recherche, consciente ou non, de quantification. Quantifier, mesurer, comparer, c’est avant tout avec une norme que l’on interagit, norme qui arbitre notre regard sur l’autre, notre regard sur nous et nos actions à mener pour nous écarter ou nous approcher de cette norme socialement fixée.

            Le Quantified Self, ou “quantification de soi”, mouvement lancé en 2007 en Californie par deux éditeurs du magasine “Wired”, propose à l’individu de réaliser une évaluation quantitative systématique de son propre corps. L’idée est de récolter des données chiffrées sur le corps à l’aide de capteurs divers et variés, qui mesurent toutes sortes de signaux électriques physiologiques (notre “Biosignal”), afin d’obtenir des données numériques exploitables, qui nous renseignent en permanence sur notre tension artérielle, le niveau de glucose et de cholestérol dans notre sang, le nombre de calories dépensées, la fréquence de notre respiration, notre géolocalisation, notre activité musculaire… Les possibilités sont infinies. L’idée est ambitieuse. Plus que de se connaître par le Chiffre, les adeptes de la quantification de soi aspirent à l’amélioration de l’existant, qui passe par la négation du Soi d’aujourd’hui ballotté par la vie, et par l’adoration du Soi de demain, individu en contrôle absolu des implications de sa propre existence.

            Le Quantified Self (QS), semble-t-il, nous rapproche de notre corps et de ses réactions. Notre métabolisme nous parle, et il traduit. Pas étonnant, donc, que le principe ait suscité un vif intérêt chez ceux pour qui le corps est source d’inquiétude, pire, de souffrance. Pour beaucoup, la mesure de soi est une aubaine. Elle permet aux diabétiques et hyperlipidémiques d’avoir sans cesse un œil sur leur niveau de glucose, de cholestérol et de triglycérides dans le sang, aux hypertendus d’évaluer leur tension artérielle, et certains capteurs d’accélération posés sur les boîtes de médicaments permettraient même de s’assurer que l’on a bien pris sa pilule à la bonne fréquence. Des applications comme Asthmapolis, basées sur la géolocalisation des individus, permettent de définir sur une carte les zones potentiellement irritantes pour les poumons, évitant ainsi aux autres asthmatiques de subir un calvaire. Cette approche nouvelle du corps et de sa prise en charge redéfinit sans aucun doute la relation médecin-patient, qui semble devenir plus intime et efficace au travers d’une interconnexion permanente, mais peut être aussi plus égalitaire, puisque le patient semble véritablement être acteur de sa prise en charge, qui devient consciente et informée et non-dépendante du seul jugement du médecin.

            Se quantifier, c’est aussi mesurer sa progression dans une finalité de dépassement de Soi, de progrès permanent vers les objectifs que l’on s’est fixés. C’est ainsi que les podomètres (appareils qui mesurent le nombre de pas effectués par jour), les compteurs de calories dépensées et absorbées, les traceurs d’activité respiratoire et musculaire, de nuit comme de jour, connaissent un franc succès. Marcher plus, perdre du poids, avoir un sommeil de meilleure qualité, regarder moins la télévision, autant d’aspirations qui nous permettent de tendre vers ce Moi de demain, plus performant et informé sur lui-même, dans le contrôle permanent de ses objectifs et réalisations. Des applications telles que RescueTime par exemple, permettent de savoir très exactement combien de temps nous passons sur tel ou tel site, afin d’optimiser notre temps sur écran et, à terme, de réduire au maximum notre temps de procrastination, qui sabote plus d’une dissertation.

            Mais alors quel malaise peut-il y avoir avec cette approche performative de soi ? Ces outils ne nous donnent-ils pas justement la liberté de devenir ce que nous voulons être, un individu en meilleure santé, plus sportif, plus productif, plus alerte sur ses propres agissements ? Le Quantified Self n’est-il pas gage de liberté infinie ? La CNIL (Commission Nationale de l’Informatique et des Libertés), pour répondre à cette interrogation, a choisi de sensibiliser les utilisateurs à l’exploitation de leurs données par les différents business du QS, en publiant une série de conseils destinés aux usagers. Parmi eux, le fait d’utiliser un pseudonyme, d’effacer ou de récupérer les données lorsqu’un service n’est plus utilisé, et surtout, de ne pas automatiser le partage des données vers d’autres services, les réseaux sociaux notamment. C’est là en effet que la quantification prend un tournant macabre. Lorsque les réseaux sociaux s’en mêlent, l’objectif devient tout autre. Il n’est plus question d’évaluer sa propre performance pour tendre vers une meilleure gestion de son temps et de ses activités, il s’agit de performer pour exister, leitmotiv ô combien caractéristique de notre société. Il existe le risque réel d’une addiction à la mise en scène du Soi par les chiffres, conforté par la statistique suivante : les utilisateurs qui partagent leurs données sur Facebook ont plus tendance que les autres à demeurer actifs dans l’utilisation de leur système de QS, prolongeant leur expérience sur des mois (six et plus) quand les autres utilisateurs la prolongent en moyenne sur 3 à 4 semaines avant de l’utiliser de manière moins régulière.

            Cette logique de comparaison, que ce soit aux autres ou au “Soi voulu” généralement perçu comme éloigné du “Soi actuel”, est une spirale anxiogène révélatrice de notre fascination commune pour la performance et le quantifiable. Il faut des résultats, de la progression chiffrée, partout, tout le temps. L’espace de liberté offert par une meilleure connaissance de soi, une connaissance biologique et rationnelle, se mue en prison moralisatrice. Ai-je vraiment envie de savoir combien de calories il y avait dans ce tiramisu ? Est-il utile que je sache où en est mon bébé dans son cycle de développement du langage (oui, le Quantified Self permet de savoir ça aussi…) ? Dois-je dépendre d’un système d’algorithmes pour évaluer si j’ai effectivement fait mes 30 minutes de marche recommandées par l’INPES ? Prenons garde, dans notre recherche (illusoire) du bonheur dans l’amélioration régulière de nos performances à ne pas entériner la négation de l’humain. Alors à ceux qui vous lâchent dans un soupir « Je n’ai rien fait d’aujourd’hui. », n’oubliez pas de répondre : « Quoi? N’avez-vous pas vécu? C’est non seulement la fondamentale, mais la plus illustre de vos occupations. […] Notre grand et glorieux chef-d’œuvre, c’est vivre à propos… Il n’est rien si beau et légitime que de faire bien l’homme et dûment, ni science si ardue que de bien et naturellement savoir vivre cette vie ; et de nos maladies la plus sauvage, c’est mépriser notre être. » (Michel de Montaigne)

Nathalie Le Pennec

 

 

 

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