« Plus grand, je ne comprends toujours pas. »

Tu comprendras quand tu seras plus grand.

                        Voilà une phrase que l’on pourrait certainement inscrire au top 10 des phrases à ne pas dire à un enfant (ou à qui que ce soit). Quoi de pire à répondre à un petit être avide de savoir, tentant tant bien que mal de saisir la complexité d’un objet qui semble pourtant acquis pour le reste de son entourage mais qui se présente à lui comme fortement incohérent. Malheureusement, ce sentiment d’incompréhension ne m’a toujours pas quitté. Plus grand, je ne comprends toujours pas. J’ai beau essayer, je ne parviens pas à rendre intelligible un système qui se contredit en permanence dans ses valeurs, dans ses pratiques et dans la confrontation des deux. Pire, j’ai l’impression en observant autour de moi que cette brume de perplexité se propage parmi les miens, engloutissant lentement toute une société qui se perd.

Tu comprendras quand tu seras plus grand.

                C’est l’explication en dernier ressort de l’inexplicable, la justification ultime de l’inacceptable, ce que répondent les esprits rigides et myopes aux esprits visionnaires. Avec cette optique, grandir devient désillusion, car grandir n’est pas comprendre. On ne grandit en fait jamais : le temps ne fait que passer sur nos visages décharnés. Quelle erreur de confondre temps et sagesse. Les graines de la sagesse ne se nourrissent pas du temps qui s’écoule.  Plus grand, je suis maintenant en meilleures capacités d’exprimer mes doutes et mes interrogations. On me répond alors de faire attention, que mes propos, à tout vouloir remettre en cause, peuvent être choquants. Pourtant ces paroles sortent de la bouche d’un homme aux yeux trop souvent effrayés par ce qu’ils lisent dans la presse, aux oreilles trop souvent agressées par les lieux-communs qu’elles entendent dans les débats, à la peau sèche et craquelée au sein d’une société aride de sens et d’empathie. Choquée au quotidien, cette bouche est maintenant bée qu’on puisse différer ses revendications et les balayer par une réponse aussi stupide.

Tu comprendras quand tu seras plus grand.

                Si St-Exupéry avait répondu ceci au Petit Prince, il n’aurait pu abreuver la trop grande curiosité de l’enfant qui posait inlassablement la même question jusqu’à réponse satisfaisante. La plus grande énigme du Prince: « les grandes personnes ». Or, comment comprendre ceux qui ne se comprennent pas eux-mêmes, mis à part leur incompréhension même. Les adultes du Petit Prince se sentent tous incomplets. Le buveur symbolise la logique actuelle de résoudre le mal « par le mal ». L’allumeur de réverbère est un homme angoissé par une planète qui tourne de plus en plus vite, lui demandant d’éteindre et de rallumer le réverbère immédiatement et éternellement, sans que rien n’ait vraiment de sens. Enfin, le banquier et sa lubie de quantifier sont incapables d’aimer. Tous cherchent ainsi à combler un vide en s’enfonçant plus profondément dans ce à quoi ils réduisent leur être. Ils ne sont qu’intériorité et aveuglement, là où le Prince est tourné vers l’extérieur. Curieux, il explore pour comprendre le monde, et ainsi se comprendre lui-même. De même avec l’aviateur qui s’ouvre au Prince. Car l’introspection relève d’une dynamique double : se projeter vers l’extériorité pour ensuite l’intérioriser comme étant nôtre. D’où l’incompréhension générée par la montée actuelle de l’individualisme : promouvoir l’individu n’est pas s’intéresser à soi. C’est plutôt tolérer, découvrir et aimer autrui comme autant d’individus égaux à l’individu que l’on est soi. Le véritable individualiste n’est-il donc pas sensé se tourner vers autrui ?

Tu comprendras quand tu seras plus grand.

                Je ne désire plus comprendre (ni plus grandir). Le sens, je ne pense pouvoir le trouver qu’à travers un construit nouveau. Or créer implique de détruire, de refuser et donc d’oser dire non. La négation est le prix de la création. Je souris alors, car je comprends. Ma négation se tourne contre la banalisation d’une violence symbolique au sein d’une société de spectacle vidée de son sens. Une existence rendue vulgaire par le fétichisme matériel, la paresse intellectuelle et la vanité. “Le travail d’un écrivain, comme le travail de tout artiste, est un cheminement plus ou moins pénible, plus ou moins rapide, du silence à l’expression” pensait St-Exupéry. S’exprimer, voilà donc le propre de l’individu-écrivain, de celui qui ose rédiger cette histoire de vie dont il est au cœur. Il en va de même du citoyen qui se doit d’être le romancier de l’histoire politique de son pays. Alors, exprimons-nous.

                  Je ne prétends pas être un Petit Prince contemporain. Personne ne pourrait l’être. Nous sommes plutôt cet aviateur perdu dans le Sahara qu’est St-Exupéry et qui ne comprend le monde que grâce à la profondeur d’esprit de la naïveté enfantine que représente le Petit Prince. Le sens de la vérité de l’enfant nous dépasse. Les « grandes personnes » ne voient qu’avec les yeux, or,  “on ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux” enseigne le renard à l’enfant. Il en vaut ainsi du sens porté par chacun en lui-même. A la manière de St-Exupéry, “ce n’est point par la voie du langage que je transmettrai ce qui est en moi. Ce qui est en moi il n’est point de mot pour le dire.” Et grandir ne servira à rien pour mieux nous comprendre.

Clément Da Cruz

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