En Bolivie, le timide « non » du renouveau

Ironie du calendrier, c’est un mois après la célébration, le 22 janvier dernier, de ses dix années à la tête du pays, que le président bolivien Evo Morales a essuyé sa première défaite politique.

Garant de la nouvelle stabilité politique de la Bolivie, pays longtemps soumis à des crises gouvernementales à répétition, Evo Morales, 55 ans, au pouvoir depuis 2006 a entamé en octobre 2014 son troisième mandat. Symbole d’intégration pour une population paysanne et indigène longtemps méprisé par l’élite dirigeante de La Paz, le président Morales jouit d’une immense popularité avec un taux d’approbation de plus de 75%.

Le 21 février dernier, la population bolivienne était appelée aux urnes afin de statuer sur une modification de la Constitution qui permettrait au président Morales de briguer un quatrième mandat en 2019. La victoire serrée du « non » avec 51,3% des suffrages révèle la division de la société bolivienne mais aussi les incohérences du projet politique de Morales.

En effet, la promotion d’un modèle économique de développement extractiviste provoque d’importantes tensions socio-environnementales dans un pays où le thème de la protection de la nature est fondamental. L’objectif du gouvernement est clair : que la Bolivie devienne le « centre énergétique du continent sud américain », et ce, au détriment de certains territoires protégés. La politique extractive offensive du gouvernement s’inscrit contre les ambitions environnementales incarnées par Morales et la nouvelle Constitution de 2009 qui entend défendre et encenser la Pachamama. En ce sens, les résultats du référendum peuvent être interprétés comme un « vote sanction » de la part de l’électorat paysan et indigène de Morales, très attaché à la défense de la terre.

Au sein du MAS (Movimiento Al Socialismo), le parti de Morales, on s’inquiète des conséquences possibles des résultats du référendum. Pour George Komadina, professeur de science politique à La Paz, « le MAS n’a pas le prestige du président Morales et aucun de ses dirigeants n’a son charisme ». La possibilité pour Morales de briguer un quatrième mandat permettait de ne pas se poser la question de la succession et les dirigeants du parti comptaient sur la popularité de Morales pour endiguer les importants revers électoraux du MAS enregistrés aux élections municipales de mars, y compris dans des fiefs électoraux historiques du parti et chez son électorat de prédilection. « Il y a un seul Fidel, un seul Gandhi, un seul Mandela et un seul Evo », et c’est bien là le problème du MAS.

De façon plus conjoncturelle, la défaite peut aussi s’expliquer par un scandale financier à la saveur de telenovela qui touche directement le président et qui tient en haleine la Bolivie. Il implique le président et son ancienne compagne, Gabriela Zapata, conseillère d’une corporation chinoise qui a obtenu un contrat de 560 millions de dollars avec l’état bolivien. Gabriela Zapata a depuis été placée en détention dans le cadre d’une enquête pour enrichissement illicite et trafic d’influence et le président doit jongler entre des accusations de favoritisme dans l’attribution de contrats publics et un enfant caché, conçu avec ladite conseillère et revenu d’entre les morts.

Au delà du cas bolivien et de ses spécificités, la victoire du « non » est aussi le symbole d’une avancée démocratique dans la zone andine. Pour Komadina, « la plupart des autocraties de l’ALBA (l’Alliance bolivarienne pour les Amériques) refusent à plusieurs générations de citoyens le droit à un renouveau démocratique ». En effet, le processus de réélection bloque l’émergence de nouveaux candidats et empêche donc un renouvellement de la classe politique. Le Venezuela et l’Équateur ont déjà ratifié le principe de réélection sans limites du président. Aujourd’hui, la Bolivie a voté pour le renouveau et l’on peut se demander si cela marque le début d’une dynamique régionale en faveur du changement politique.

Face à l’appel au renouvellement politique et la l’expérience de la défaite, il sera intéressant d’observer la stratégie adoptée par Morales et par le MAS dans les prochains mois et années et de voir si le vote sera suivi par plus de dialogue avec la société civile, dans toute sa diversité.

Juliette Déchaux

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