L’Europe liberticide

Dans l’imaginaire collectif mondial, l’Europe jouit d’une réputation fortement ancrée dans l’histoire, celle du continent où serait née l’idée des droits de l’Homme en tant qu’ensemble irréductible résidant par nature dans la personne humaine. Plus encore, l’Europe serait le berceau de l’expérience la plus aboutie de consécration institutionnelle et juridique de la philosophie individualiste des Lumières, depuis l’émergence en son sein du concept de démocratie, jusqu’aux fondements de ses instances communautaires. Ainsi l’Europe repentie de l’après seconde guerre mondiale fait-elle office de caution morale à l’échelle planétaire, par son action directe via les organisations mondiales et sa diplomatie, tout comme son influence indirecte en arborant l’exemple de sa Cour Européenne des Droits de l’Homme, sa Cour de Justice de l’Union européenne etc… Autant de vitrines inédites, sûrement fort contestables, mais qui, surtout, ne cessent de céder le pas à de graves entorses aux principes démocratiques de base, dans les espaces nationaux, mais aussi au cœur même des politiques européennes actuelles.

 

Dans son dernier rapport annuel sur l’état du respect des Droits de l’Homme dans le monde, Amnesty International condamne fermement la dérive européenne: selon l’ONG la gestion “honteuse” de ladite crise des réfugiés à l’échelle des Etats de de l’Union marque une inflexion inédite et alarmante en termes de recul de la prise en compte des droits fondamentaux par les différents dirigeants. Elle dénonce le verrouillage sécuritaire de la “forteresse Europe”, et met en exergue le caractère criminel des mesures prises en Grèce, face à la catastrophe humanitaire en mers Egée et Méditerranée, où le pourcentage de morts liés aux causes migratoires a bondi de 1% à 21% de 2014 à 2015. Le rapport ne s’en tient pas là et identifie des responsabilités partagées: la faute morale et politique notamment, des élus européens pour avoir privilégié les postures anti-migrants d’une partie des dirigeants des pays d’Europe centrale et de l’Est, et de les avoir laissés, à l’image de la Hongrie de Viktor Orbán et de son mur barbelé de 200 km de long, faire renaître le concept de frontière comme aux heures les plus sombres de l’histoire (Sans compter le désintéressement vis à vis de la situation sanitaire des réfugiés depuis la Turquie jusqu’au bout de l’Europe, à Calais).

 

La gestion de cette crise, n’est, hélas, pas le seul dévoiement en matière de Droit de l’Homme dont se sont rendues coupables les puissances européennes. Les violences militaires et civiles dans l’Est de l’Ukraine et les constantes violations des droits d’expression et de Presse en ex-Union soviétique constituent autant de points névralgiques d’inquiétude selon Amnesty International. Pire encore, la Turquie quasi-autocrate de Recep Tayyip Erdoğan est pointée du doigt comme l’un des Etats dont la régression sur le tableau des Etats démocratique s’apparente à une triste dégringolade. L’exécutif turc utilise en effet sans ambages un appareil judiciaire à sa botte pour intenter des procès à ses opposants politiques et aux journalistes contestataires, usant de la censure la plus arbitraire contre les médias lui semblant défavorables. La nouvelle Pologne du Parti Droit et Justice n’est pas non plus en reste dans le musée des horreurs, à s’affranchir des procédures constitutionnelles les plus élémentaires dans une démocratie fonctionnelle.

 

Enfin, un voile sombre est levé sur la France de l’état d’urgence. L’instrumentalisation des mécanismes constitutionnels de sauvegarde de la Nation ne fait plus l’ombre d’un doute: sur les 3210 perquisitions sans mandats menées depuis son entrée en vigueur, les 400 assignations à résidence et les 12 lieux de culte (musulmans) fermés, une seule mise en examen pour terrorisme a été décidée. Signe que l’état d’urgence est bien en réalité plus une purge illégale des banlieues que la destruction promise des réseaux terroristes sur le territoire.

 

Ce matin (jeudi 3 mars 2016), j’ai appris que 8 iraniens s’étaient cousus la bouche à Calais pour protester contre la destruction violente de leur camp de fortune. Jusqu’où devront-ils aller dans leur calvaire pour que les opinions publiques se mobilisent? Aux racines du péril démocratique, comme le dirait Edwy Plenel, “pire que le bruit des bottes, il y a le bruit des pantoufles”.

 

Enzo Bonnaudet

 

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