L’Europe centrale dans l’UE : « In varietate concordia » ?

                S’il nous revenait la tâche de diagnostiquer l’Union Européenne actuelle, nous annoncerions certainement un cancer en phase terminale. L’image est d’autant plus adéquate que l’expansion véloce de l’institution supranationale s’apparente en effet à une prolifération cellulaire maligne une fois faite la longue liste des disparités entre ses Etats-membres. Maintenant connus les P.I.G.S et autre « Brexit », s’annonce à présent une nouvelle fracture Est-Ouest à travers le groupe de Visegrad (surnommé V4), qui réunit la Hongrie, la Pologne, la Slovaquie et la République Tchèque. Formée il y plus de 25 ans, cette coalition, au prisme de la crise des migrants, a révélé l’impasse dans laquelle se fourvoient les éventuels projets d’intégration politique de l’UE. Comme principale responsable : la montée des mouvements ultraconservateurs et extrémismes en Europe centrale.

                Le Premier ministre hongrois, Viktor Orban ; le président tchèque Milos Zeman ; le chef du parti polonais Droit et Justice, Jaroslaw Kaczynski ; et enfin le premier ministre slovaque, Robert Fisco : voici 4 noms desquels devra se souvenir quiconque s’intéressant au futur de l’UE. Ils mènent actuellement une ferme politique de résistance à la redistribution des réfugiés voulue par Bruxelles, à l’image de la Slovaquie et de la République Tchèque qui refusent les quotas de répartition, de la Bulgarie qui a clôturé sa frontière de fil barbelé, ou de la Pologne et de la Roumanie qui se refusent à accueillir un migrant de plus. L’unilatéralisme diplomatique de ces pays sonne alors le glas d’une Union Européenne toujours plus asymétrique et déchirée. S’ajoutent à cela des actes politiques consternant, tels que les lois permettant à Kaczynski de contrôler la Cour constitutionnelle et l’audiovisuel polonais, lois décriées par la Commission européenne comme incompatibles aux fondements démocratiques de l’UE. Si leur attitude laisse l’Europe de l’Ouest perplexe, il convient de ne pas parvenir à des conclusions trop hâtives : l’histoire politique et culturelle de ces pays amène à comprendre les causes de leur désenchantement (mais pas à le justifier toutefois).

                Une première solution se trouve dans les attentes de l’Europe centrale lors de leur intégration à l’UE et des projets que Visegrad entrevoyait à ses côtés. Sur le plan politique, les attentes étaient faibles : le V4 ne voyait en l’UE qu’un tremplin vers l’OTAN et des politiques de sécurité. Sur le plan socio-économique par contre, la déception fut à la hauteur de leur espérance. Ils rêvaient de quitter les logiques sociales de l’ère communiste pour atteindre l’idéal civilisationnel de l’Europe de l’Ouest, là où il fait bon vivre, en démocratie. Ainsi, l’Europe centrale comptait avant tout sur l’aide économique et financière de son voisin occidental (dont elle jouit toujours et qui cantonne ainsi l’extrême droite locale à un euroscepticisme sans dérive d’europhobie) pour s’émanciper de la sphère d’influence de Moscou. Or, à bien des égards, les membres du V4 et leurs compères ont cru voir dans les directives rigoristes de Bruxelles les traits de l’autoritarisme soviétique. Ainsi, la Lettonie ne peut supporter qu’on lui demande d’accueillir de nouveau des réfugiés, à la manière des dizaines de milliers d’exilés russes, après avoir respecté les clauses du Pacte de Stabilité et les strictes directives d’austérité ; la Hongrie et la Pologne quant à elles veulent en finir avec une économie de marché régionale et internationale dans laquelle elles ont été immergées abruptement et qui a conduit à l’appauvrissement de la population. Nous sommes, dans ces pays, encore loin du style de vie confortable des pays de l’Europe occidentale pourtant tant désiré en 1989.

                  Autre facteur à considérer, la matrice culturelle de l’Europe centrale quant à l’expression de la Nation et de sa mémoire. En effet, l’entrée de l’Ouest dans un l’ère du « post » (postmodernisme, post-matérialiste…) dénota totalement avec les besoins encore très matériels de la région et alla jusqu’à la brusquer en lui avançant de manière frontale les codes d’un style de vie mondialisé, où fleurissent transferts culturels et flux migratoires. Or, les pays d’Europe centrale se devaient encore d’affirmer leur particularité nationale au lendemain du joug soviétique. Ainsi, les partis d’extrême droite furent les seuls à défendre, non sans démagogie, l’image de la petite Patrie auprès de peuples qui se cherchent encore. Ils donnent l’espoir d’une voie politique autre, entre dictature communiste et démocratie libérale occidentale. Le registre d’expression de ces mouvements ultraconservateurs se basa sur la glorification par la victimisation et le langage de la souffrance, un discours fortement influencé par le monumentalisme propre à la mise en mémoire de la Shoah. Ils se sont ainsi imposés comme entrepreneurs d’une mémoire martyre, eux les plus grandes victimes du génocide nazi, les victimes du soviétisme, les victimes de la Troika et les victimes aujourd’hui de la crise migratoire. Pour la journaliste croate Slavenka Drakulic, les méandres de cette psychologie victimaire conduisent à implorer un dédommagent, d’une part, puis à se décharger du poids d’une quelconque responsabilité et, donc, de ne pas se sentir concerné enfin lorsqu’il s’agit d’aider autrui tant que ne sera pas compensé notre malheur.

             C’était alors à l’Ouest que de subvenir à l’Est, mais comment répondre aux exigences d’une victime sempiternelle ? Il faut cependant avouer qu’il ne fut jamais à l’ordre du jour pour l’Europe occidentale que de répondre à la crise existentielle de sa voisine. Focalisée sur des enjeux économiques, l’Europe ex-communiste n’était qu’un partenaire commercial de plus. Cette incompréhension occidentale est aujourd’hui un des arguments principaux des partis extrémistes de l’Est. Le paternalisme de l’Ouest devient étouffant, alors même que l’Est demeure une zone de second rang dans la pensée des Européens vivant de l’autre côté du rideau de fer toujours vaillant de nos représentations collectives et culturelles. En témoigne la disparition du terme d’ « Europe centrale » au profit du retour de l’expression de l’ « Europe de l’Est » qui marque le retour d’une grille de lecture du monde propre à la Guerre Froide. Par conséquent, le clivage Est-Ouest est grand et parait insurmontable. La crise ukrainienne leur donne d’ailleurs l’impression que l’agression russe est restée impunie, comme l’est actuellement l’offensive de Moscou en Syrie que le V4 voit comme la cause des flux massifs de réfugiés dans leurs pays. La victimisation tend alors à la paranoïa dans ces pays où règne encore l’obsession de l’unité ethnique pour des Nations encore peu confiantes: « Je suis convaincu que nous nous trouvons face à une invasion organisée et non un mouvement spontané de réfugiés » déclara Milos Zeman.

                Somme toute, l’agrandissement de l’UE à l’Europe centrale était sûrement une erreur. L’effervescence économique de la mondialisation et du néolibéralisme a prévalu sur une logique d’intégration politique initiale et de premier ordre.  L’UE se doit maintenant d’entendre l’aigreur identitaire et la frayeur de l’Europe centrale, qu’elle a voulue à ses côtés, face à la crise des migrants. Quant à la région Est, l’historien polonais Jan T. Gross préconise un travail historiographique de dé-victimisation de l’histoire de l’Europe de l’Est, notamment quant à la Shoah à laquelle elle participa elle aussi, un fardeau que l’ensemble des pays d’Europe doit porter : « Aussi longtemps qu’il ne sera pas fait, les gens n’auront pas conscience du devoir qui s’impose de sauver ceux qui fuient un destin tragique », et similaire au leur il y a de ça quelques décennies.

 Clément Da Cruz

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