Le Canada à l’heure de la post-nationalité

Les canadiens ont ça de fascinant que le malheur semble parfois avoir déserté leur paradis gelé. On les dirait insensibles aux agitations du monde, éminemment philosophes, et délicieusement fatalistes. Qu’importe si leur frontière avec l’oncle Sam, qui concentre les plus fameuses cités du pays du St Laurent, reflète leur dépendance vis-à-vis de ce grand frère aussi affectueux qu’intrusif. Qu’importe si les trois quarts de leur territoire attendent sous un givre mordant que s’en aille l’hiver. Le canada avance. Et je n’ai que faire d’indicateurs économiques que je ne prendrais même pas la peine d’aller consulter. Le canada vit surtout. Et il vit bien.  Et cultive, mieux que ses terres gelées, une culture de l’apaisement d’une sincérité telle que l’on en oublierait qu’ils négocient le CETA en des termes identiques à ceux du si décrié TAFTA.

Ingratitude quasi systématique : dans un groupe de rock, la renommée n’est pas distribuée au talent. Les « retombées positives », le frontman en consomme une bonne partie. Au Canada, le frontman en question s’appelle Justin. Pas Bieber, Trudeau.

Trudeau a en tête une idée. Une idée folle, inconcevable au pays du fromage-levain. Une idée qui n’est pas de lui mais dont il use et abuse : la nation canadienne n’existe que dans la commune volonté de ses composantes de vivre ensemble. Autrement dit, la nation canadienne n’existe pas, et c’est tant mieux.

Qu’est-ce qu’une nation ? Et bien nous pouvons la définir de la manière suivante : elle est un ensemble d’êtres humains vivant dans un même territoire, ayant une communauté d’origine, d’Histoire, de culture, de traditions, parfois de langue, et constituant une communauté politique. L’idée de communauté d’origine interpelle. Et ce n’est pas le bashing (on ne peut plus justifié) dont a été victime Nicolas Sarkozy lorsqu’il a déclaré « qu’être français c’est avoir des ancêtres gaulois » (oui je tisse des liens avec mon article précédent), qui nous prouvera le contraire. Parce que cette définition, tout comme l’intervention maladroite du petit Nicolas, nie aveuglément une réalité historique que l’on s’efforce pourtant de représenter dans tous les manuels d’Histoire un tant soit peu sensés. Celle qui montre que la culture commune n’est pas un acquis inamovible, mais un processus. Et à ceux qui diront qu’être français c’est être républicain, je leur répondrai que leurs idées sont désormais associées  au grand maitre aboyeur (Sarkozy est aussi présent dans cet article que dans les matinales), et, qu’en plus, elles sont le fruit d’une fiction. Une fiction qui avait pour but de créer une forme laïque de nation. Personne n’était donc, de quelque forme que ce soit, français avant la révolution ?

De cette réponse française, nous creuseront un tunnel transatlantique. Y aurait-il donc, au Canada, un mythe fondateur qui à l’instar de la Révolution, se justifie historiquement. Oui. Et nous le verrons au travers d’un outil que l’on adore détester ici à Sciences Po : la constitution.

La constitution canadienne de 1867, c’est l’union fédérale entre deux peuples: loyalistes à la couronne britannique enfuis des Etats-Unis et canadiens-français colons. Ils diffèrent en langue et religion et les premiers exploitent les seconds. La constitution de 1867 c’est l’idée d’un pacte entre deux nations pour développer le commerce et une armée commune pour contrebalancer le poids les Etats-Unis.

 

Puis  vient la fin du dominion britannique. La constitution de 1982 anéantit l’idée des deux peuples et la remplace par un texte qui fait l’éloge du multiculturalisme: la liberté de religion est omniprésente. Symbole d’importance : Monsieur Trudeau père, premier ministre du canada, profite du fait que René Lévesque premier ministre du Québec, est rentré dormir dans sa province, pour relancer en pleine nuit et dans une cuisine vétuste le débat constitutionnel. Le lendemain matin, à Ottawa, l’accord est sur la table. Et avec lui le début de l’épineux problème de la post-nationalité.

Cette idée chère au fils, nous la retrouvons dans ses dires comme dans sa politique. Justin Trudeau a ouvert les frontières de son pays à plus de 15.000 réfugiés syriens en décembre 2015. Il a ainsi pris le contre-pied de son prédécesseur qui avait mis en place une régulation plus stricte de l’immigration syrienne en octobre de la même année. Car, «c’est une opportunité d’accueillir ces réfugiés et de leur offrir, à cœur ouvert, un avenir pour eux et pour leurs enfants», a-t- il expliqué le 11 décembre 2015.

«L’égalité, c’est notre objectif, chaque Canadien, peu importe qui il est et d’où il vient mérite une chance réelle et équitable de réussir», a-t- il expliqué lors d’une célébration sikhe, la fête de Vaisakhi, à Ottawa, le 11 avril 2016. Une intervention médiatique symptomatique de l’homme, qui a pris l’habitude de célébrer avec chacune des communautés représentées au Canada les jours nationaux ou autres fêtes religieuses. Trudeau célèbre donc sa communauté polonaise, mais, contradiction, ne pipe pas mot pour les québécois. Etrange pour un natif de Montréal, qui assène dans le New York Times Magazine son idéal d’un Canada fondé sur l’absence de nation : « Il n’y a pas d’identité fondamentale, pas de courant dominant, au Canada, avez-vous dit. Il y a des valeurs partagées — ouverture, compassion, la volonté de travailler fort, d’être là l’un pour l’autre, de chercher l’égalité et la justice. Ces qualités sont ce qui fait de nous le premier État post-national. »

Jean François Lisée, député du parti Québécois et habitué des dérives nationalistes, propose néanmoins une alternative intéressante aux affirmations de Trudeau au travers des mots suivants : « Au Canada, il y a bien sûr les nations autochtones et la nation québécoise qui ont des identités fortes. Mais le reste du Canada vit une expérience multiculturelle unique qui en fait le premier lieu post-national au monde. » Une citation intéressante, et qui souffle une idée certainement influencée par les affres de ma colocation (tabarnak) : et si l’exemplaire projet post-national canadien et l’ouverture qu’il implique (l’homophobie et l’islamophobie y sont des phénomènes isolés d’après les autochtones de passage dans nos contrées) ne pouvait s’accomplir que dans l’indépendance de la nation québécoise ?

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