Ja(a)r of magic

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« Ya dijimos no pero el sí esta en todo (…) y nada cambia, no nada cambia por todo el lado. No hay que ver el futuro para saber lo que va a pasar »

Muxima. Le mot en « kimbundu », dialecte utilisé en Angola, pour dire cœur. C’est aussi le nom du premier film d’Alfredo Jaar, chilien et l’un des artistes les plus engagés de notre temps, qui y traite en 10 tomes de sujets au cœur de la société angolaise tels que la colonisation, le SIDA, la guerre civile ou encore les conséquences de la surexploitation pétrolière. Ce passionnant film a été mon premier contact avec l’œuvre d’Alfredo mais aussi avec la famille Jaar dans son ensemble. Mais pourquoi est-ce qu’un chilien se serait consacré à produire 10 tomes sur la situation d’un État avec lequel il n’aurait a priori aucun rapport ?

Alfredo est né au Chili en 1956. Fils de deux militants socialistes au sein d’une famille au contraire extrêmement conservatrice, il quitte avec eux le pays à l’âge de 6 ans. À ses 16 ans, la majorité de sa famille cherche à quitter le Chili par peur des conséquences de l’élection de Salvador Allende. C’était le moment parfait pour qu’Alfredo et ses parents fassent le chemin inverse et reviennent à leur patrie. Un an seulement après leur retour, Allende est assassiné et la famille Jaar commence à subir une surveillance intense du régime de Pinochet, qui durera jusqu’au moment où Alfredo part à New York en 1982. C’était le début d’une des carrières les plus provocatrices de l’art contemporain, puisque Jaar consacre sa vie aux injustices sociales, travaillant sur des zones du globe et des thèmes aussi variés que l’Angola, le génocide du Rwanda, la crise des migrants en Europe ou encore l’exploitation minière au Nord-Est brésilien. Pourtant, son œuvre la plus célèbre a été sans aucun doute le projet « A logo for America », où Jaar a osé afficher sur l’écran géant de Times Square un drapeau nord-américain avec la phrase « This is not America’s flag », critiquant la tendance des Etats-Unis à s’auto-nominer « America », ignorant du même coup l’ensemble de ses voisins continentaux.

Pourtant, malgré le fait que la vie et parcours d’Alfredo Jaar mériteraient sans doute tout un article, celui-ci n’est pas sur lui, mais sur une personne qui a été profondément marquée par son travail : son fils Nicolas, qui vient de sortir l’un des meilleurs albums de l’année, Sirens. Oui, je sais qu’en musique l’utilisation de superlatifs n’est pas souvent justifiée, compte tenu de la subjectivité de l’appréciation, mais l’album de Jaar est si riche que c’est tout aussi difficilement que quelqu’un pourrait réfuter cette affirmation.

Nicolas a atteint le statut de célébrité avec son Essential Mix, un mix de deux heures qui a été nommé par BBC le meilleur de l’année 2012, dont les 10 premières minutes sont témoins de la complexité de l’œuvre de Nicolas Jaar (NJ), mais aussi de son talent unique pour unir des morceaux rares qui a priori n’iraient jamais ensemble, mais qui finissent par créer une narrative musicale électrisante. Son mix commence par une conversation enregistrée entre David Lynch et Angelo Badalamenti qui essayent de créer la musique pour la scène de l’apparition de Laura Palmer dans la mythique série Twin Peaks. Puis, il enchaîne par Greenfields, de The Brothers Four, hymne de la musique folk américaine des années 60 et clôture cette première dizaine de minutes en apparemment utilisant « My 1st song » de Jay-Z (intitulée de façon ironique, car elle était supposée être sa dernière chanson), mais rapidement changeant et utilisant le morceau original que le rappeur nord-américain avait « samplé » : « Tú y tú mirada… Yo y mi canción », chanson chilienne de 1969 et clin d’œil de l’artiste, qui a fait des études littéraires à Brown, à ses origines.

Or, entre 2012 et 2016, les plus distraits auraient pu dire que Nicolas avait disparu. Lors d’un entretien récent, il explique ses raisons : il avait peur. Peur que les gens jugent son œuvre d’après des standards inatteignables et finissent par le considérer nul. C’est pour ça que NJ a consacré ses dernières années à fonder une maison au sein de laquelle il publie majoritairement des albums d’amis et à tourer avec Dave Harrington sous le nom Darkside. Mais, finalement, là, « il s’amusait à nouveau » et, heureusement, il a décidé de nous emmener avec lui.

 Avec Sirens, Jaar nous rappelle pourquoi on était tombés amoureux de lui en 2012, en mettant en scène un dialogue avec son père sur le Chili (cf phrase en début d’article) et en le transformant en 45 minutes d’orgasmes musicaux. NJ nous montre dans cet album comment équilibrer à perfection des idées contrastées : il discute de sujets extrêmement complexes, mais le fait de façon simple, échappant à l’aura de prétention qui souvent les accompagne. Il nous fait pleurer, mais aussi rigoler. Et danser. Malgré ses beats lents (conséquence de son utilisation de 64BPM (beats per minute), contrairement aux 128 auxquels la plupart des artistes actuels donnent leur préférence), Jaar a cette capacité magique de nous faire danser sur un débat sur la fracture apparemment inguérissable du référendum chilien. On ne sait jamais à quoi s’attendre pendant ces 45 minutes, mais on est prêts à tout. Nicolas passe de rapide à lent, d’implicite à explicite, de clair à confus avec une maîtrise technique de son art qui n’est qu’accessible aux meilleurs des meilleurs. À l’image de ce que faisait son père, c’est un travail politique caché derrière une beauté artistique qui toute seule légitimerait déjà l’existence de l’œuvre.

 Écoutez-le. Puis réécoutez-le. Sirens a cette capacité de nous surprendre à chaque écoute. Comme Jaar, d’ailleurs. Puis, retrouvez-le le 30 novembre au Trianon. Si vous pouvez. Le concert était complet 10 minutes après la mise en vente des billets et les billets en revente coûtent environ 150 euros, soit 5 fois le prix original. Les gens ne veulent vraiment pas le rater.

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