Anecdote : Le philosophe et le train

L’histoire, ou plutôt l’anecdote que je veux vous compter, n’a en aucun cas la prétention de se parer d’une quelconque dimension parabolique mais constitue simplement une de ces petites scènes croustillantes qui s’offrent à vous par hasard et qui ont l’extraordinaire faculté de vous faire réfléchir sur bien des choses. C’est donc au titre de divertissement que je vous la confie, et je suis sur qu’elle saura titiller chez vous l’esprit critique et railleur que chaque sciencespiste se doit d’entretenir.

 

Une journée pluvieuse sans intérêt. Je devais prendre le train qui relie Caen-Paris pour passer quelque jours dans la capitale. Assis près de la fenêtre dans un « carré de sièges » qui se font face deux à deux, je sors mon ordinateur qui devait m’être bien utile pour passer les quelque deux heures de trajet qui, au passage, pourrait n’en être qu’une si la Normandie n’était pas la région la moins bien équipée de France par la SNCF. Je décide de regarder un film.

Avant que le train ne démarre, un passager vient s’asseoir en face de moi et, d’un œil désintéressé, me lance un regard. Il s’agit de Michel Onfray, le philosophe-essayiste, Professeur à l’université de Caen, dont le talent de communication médiatique et d’autopromotion n’est plus à démontrer, contrairement à certaines de ces théories philosophiques. Celui qui fait la une de « Le Point » une semaine sur deux sort prétentieusement un énorme livre intitulé « Traité de Philosophie Politique » de Spinoza, dont le poids fait trembler la table sur laquelle nous nous reposons tous les deux. Je ne peux alors qu’éprouver une certaine forme de respect intellectuel pour un homme qui s’attaque à un ouvrage surement ardu, un dimanche pluvieux dans le Caen-Paris.

Mais le plus drôle était à venir. Alors que le livre semble accaparer toute la concentration de son lecteur, les paupières de ce dernier commencent à prendre un poids à peu près équivalent à l’ouvrage en question, et viennent se refermer sur les yeux du philosophe. Il dort. Il dort et ronfle même. Ce soit disant Michel Foucault de l’actualité s’est donc endormi sur la philosophie.

Dans ma tête les interprétations symboliques de cet assoupissement anodin allaient bon train ! Ai-je devant moi l’incarnation de l’incapacité du philosophe d’aujourd’hui à réfléchir véritablement à partir de sources lues qu’il affirmera pourtant connaître par cœur lors de sa prochaine conférence? Ou plutôt une démonstration des vertus du sommeil pour la préparation d’une conférence ? Bien que la grande majorité des SciencesPistes que nous sommes aimeraient admettre et confirmer cette dernière interrogation (dans ce cas SciencesDodo serait le repères des Cum Laude et le canapé de la bibliothèque serait impraticable) je m’interrogeai davantage sur la première. En effet, bien que la philosophie soit la science du raisonnement rationnel qui consacre l’apprentissage de la « pensée autonome » et « par soi », elle ne saurait pourtant se séparer des ouvrages de référence. Il faut donc apprendre à construire sa pensée et sa logique du monde en se basant d’abord sur celle des autres. C’est ainsi que Sarte lu Hegel qui avait lu Spinoza qui lu même avait lu Hobbes qui n’avait pas pu se passer des écrits d’Aristote dont Platon était le maître. En remontant le temps de cette façon on peut se rendre compte à quel points nos connaissances dérivent des travaux précédents sur lesquels on s’appuie. Mais alors il faut relire les vieux ouvrages !             Pourtant, il semble que notre philosophe endormi montre bien l’abandon qu’on aujourd’hui la plupart des personnes de relire les sources, les ouvrages de références, qui, bien qu’épais et parfois ennuyant, contiennent la base de la discipline en question. C’est peut-être une des critiques qui est le plus souvent faite à Sciences Po. Si le terme de bullshit est souvent employé dans les couloirs de l’hotel Chaboureau pour qualifier l’exposé que l’on vient de terminer c’est surement parce qu’on se situe en bas de cette échelle des connaissances : nous lisons des résumés d’ouvrages qui eux-mêmes synthétisaient la parole d’un autre. Alors pourquoi ne pas relire les classiques, les textes fondateurs qui structurent les sciences que nous étudions : cela pourrait sans doute nous apporter beaucoup, voir nous aider pour la sieste de 16h50, même si sur ce point là, Michel Onfray ne pourrait plus rien nous apprendre !

         -Hugo Letouzé

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